Cette Ducati a été détestée dès sa sortie : aujourd’hui, les collectionneurs se l’arrachent
Il y a des erreurs qui se corrigent en quelques mois, et d’autres qui s’installent durablement dans l’imaginaire collectif.
Dans l’histoire Ducati, la 860 GT appartient clairement à la seconde catégorie. Non pas parce qu’elle aurait été une mauvaise moto sur le plan technique, mais parce qu’elle incarne un pari de style qui a profondément dérouté son public. Au début des années 1970, Ducati cherche à moderniser son image et à s’ouvrir de nouveaux marchés. Sur le papier, l’idée paraît brillante: confier le design à l’un des noms les plus prestigieux de l’automobile, Giorgetto Giugiaro, l’homme associé à des silhouettes devenues iconiques. Problème: ce coup d’éclat aboutit à l’une des Ducati les moins aimées de son époque, au point de devenir un cas d’école.
Ducati au début des années 1970: prestige sportif, urgence commerciale
Au tournant des années 1970, Ducati n’est pas dans une situation confortable. Certes, la victoire de Paul Smart à Imola en 1972 a fait grimper en flèche le prestige de Borgo Panigale. Mais derrière la carte postale sportive, la réalité décrite par Motorpasión Moto est plus rude: l’entreprise reste de taille modeste, avec des difficultés financières, et elle a besoin d’un succès commercial d’envergure.
Un objectif s’impose alors avec une évidence stratégique: les États-Unis. Ducati comprend que le marché américain peut changer la trajectoire de la marque. Pour y parvenir, il faut une moto plus moderne, capable d’attirer de nouveaux clients et de s’éloigner, au moins partiellement, de l’image traditionnelle des bicylindres italiens.
Jusqu’ici, l’évolution de Ducati s’est faite sous l’influence d’acteurs internes, au premier rang desquels l’ingénieur Fabio Taglioni. Son rôle dans l’histoire de la marque est largement documenté: il est associé à des choix techniques majeurs et à l’identité mécanique Ducati, notamment autour du bicylindre en L et du desmodromique. Dans ce contexte, faire appel à un designer extérieur, et pas n’importe lequel, marque une rupture culturelle. Ducati décide de tenter autre chose et contacte Giugiaro. D’après le récit source, l’expérience ne se déroulera pas comme espéré.

Le pari Giugiaro: une Ducati pensée comme une automobile
Au moment où Ducati l’approche, Giorgetto Giugiaro est au sommet. Motorpasión Moto rappelle qu’il a signé des voitures devenues extrêmement influentes, à commencer par la première génération de Volkswagen Golf. Sont également cités l’Alfa Romeo Alfasud, la Maserati Bora, puis plus tard des modèles comme la BMW M1, la DeLorean DMC-12 ou encore la Lotus Esprit rendue célèbre au cinéma.
Ce statut de superstar du design automobile fait partie du problème, selon l’article: Giugiaro applique à la moto ce qu’il sait faire de mieux, c’est-à-dire une logique de dessin automobile. En clair, il ne dessine pas une Ducati “comme Ducati”, il dessine une Ducati comme s’il dessinait une voiture. La 860 GT apparaît en 1973 et est commercialisée comme modèle 1974. Et elle tranche avec tout ce que les ducatistes s’attendent à voir.
Les éléments de style décrits sont sans ambiguïté:
- Réservoir plat et très anguleux.
- Selle visuellement fusionnée avec le réservoir, comme un seul bloc.
- Flancs très imposants, avec de grandes caches latéraux.
- Arrière qui se termine de façon abrupte, sans la finesse habituelle attendue.
- Guidon jugé étrange, participant au décalage général.
Le tout renvoie à une esthétique de “papier plié”, cette philosophie de lignes tendues et d’arêtes marquées qui caractérise une partie du travail de Giugiaro. À l’époque, certains journalistes iront jusqu’à la décrire comme une moto faite à la règle et à l’équerre, et le commentaire n’a rien d’un compliment.

Une moto plus aboutie qu’elle n’en avait l’air
Avec le recul, Motorpasión Moto souligne que l’histoire a parfois trop simplifié le dossier: réduire l’échec de la 860 GT à sa seule laideur ne serait pas totalement juste. Sous cette carrosserie controversée, la machine cache une base technique jugée notablement avancée pour son temps.
Le moteur est un bicylindre en L de 863,9 cm3, dérivé de celui de la 750 GT, mais accompagné d’améliorations visant la fiabilité et la facilité d’usage. L’article mentionne notamment:
- des révisions sur le système de pignons coniques,
- des améliorations de lubrification,
- un filtre à huile externe,
- et, sur de nombreuses versions, un démarreur électrique.
Les performances annoncées restent très respectables pour une grande routière du milieu des années 1970: environ 65 ch et une vitesse de pointe pouvant approcher 180 km/h. Pour autant, la 860 GT ne convainc pas totalement à l’usage. Certains essayeurs critiquent des aspects pratiques, et en particulier l’adéquation entre la position de conduite et les capacités de la moto. Le guidon haut et très ouvert est jugé peu cohérent avec une machine capable de rouler vite, au point de générer une sensation jugée étrange en conduite rapide.

Ducati corrige le tir: la 860 GT comme brouillon d’une évolution
Face aux critiques, Ducati réagit rapidement. Motorpasión Moto explique qu’en quelques années, des révisions importantes arrivent. Le style perd une partie de ses excès les plus radicaux: le réservoir est adouci, la selle est redessinée, des éléments ergonomiques évoluent, et l’ensemble mène vers les 860 GTS puis 900 GTS.
Cette évolution est présentée comme une forme d’aveu implicite: Giugiaro aurait été trop audacieux pour son époque. Dans le même temps, les ventes ne décollent pas. La production des premières années dépasse à peine 5.000 unités, et le modèle reste marqué comme l’un des grands revers commerciaux de Borgo Panigale.
D’échec de style à objet culte: la revanche à retardement
C’est là que l’histoire devient réellement intéressante. Un demi-siècle plus tard, ce qui était reproché à la 860 GT devient précisément ce qui la rend désirable. Motorpasión Moto insiste sur ce renversement: la Ducati jugée froide, étrange et trop “automobile” s’est transformée en pièce de culte.
Des collectionneurs la recherchent aujourd’hui pour la singularité même qui l’a pénalisée en concession. Selon l’article, elle occupe une place à part: celle d’une grande Ducati dessinée par l’homme qui a contribué à révolutionner l’automobile moderne. Une rencontre entre deux univers, la moto et la voiture, que l’on peut juger improbable, peut-être même contre nature, mais qui a produit un objet unique et désormais chargé de sens.
La 860 GT rappelle qu’un design peut échouer commercialement tout en gagnant, plus tard, une valeur historique et culturelle. Une Ducati qui a voulu parler américain et moderne, mais qui a surtout parlé “Giugiaro”.
À l’arrivée, la Ducati 860 GT reste une leçon de stratégie et de style: une moto techniquement sérieuse, esthétiquement clivante, et devenue avec le temps un symbole, celui d’un constructeur prêt à prendre des risques pour changer d’échelle.
Sources
