Kawasaki avait un projet secret baptisé « New York Steak » pour écraser Honda, la CB750 l’a stoppé net, et c’est pour ça que la Z1 existe
À la fin des années 60, l’industrie moto japonaise n’avait rien du grand spectacle mondial que l’on connaît aujourd’hui.
Pas de teasers millimétrés, pas de fuites organisées, pas de présentations filmées sous tous les angles. Dans les usines, on travaillait au contraire comme en temps de guerre froide: prototypes dissimulés, accès limités, équipes cloisonnées, et une obsession, ne rien laisser filtrer au voisin. Dans ce climat de méfiance généralisée, Kawasaki pensait tenir un coup d’avance. Un programme interne ultra confidentiel devait propulser la marque dans une nouvelle dimension sur le marché international, avec une grosse moto quatre-temps taillée pour les États-Unis. Le problème, c’est qu’en octobre 1968, Honda a ouvert le bal avant tout le monde. Et Kawasaki a dû revoir sa copie, au point de réécrire une page entière de son histoire.
Quand Kawasaki vise l’Amérique, et prépare un « gros morceau »
À l’époque, Kawasaki est déjà un géant industriel. Mais dans la moto, la marque cherche encore le modèle qui imposera son nom à l’international. Ses deux-temps rapides ont du caractère, particulièrement aux États-Unis, mais les signaux du marché changent. Les motards américains veulent des motos plus grosses, plus sophistiquées, capables d’avaler les kilomètres et d’offrir des performances élevées sans perdre en agrément.
Kawasaki décide alors d’évoluer, et surtout d’aller vite. En interne, un programme secret est lancé, avec un nom de code devenu culte chez les passionnés: NYS, pour « New York Steak ». L’idée est transparente: si le marché américain veut du gros, Kawasaki va servir encore plus copieux. Si le marché veut du raffinement, il l’aura. Et si l’objectif est d’impressionner, la future machine doit marquer les esprits.

Le plan initial: une 750 quatre-cylindres moderne pour l’époque
Le projet NYS vise une moto à quatre cylindres en ligne d’environ 750 cm3, refroidie par air, avec double arbre à cames en tête. Pour la période, l’architecture est ambitieuse, et elle doit devenir la réponse japonaise aux grosses européennes. Longtemps, cette histoire a circulé comme une rumeur, un mythe attaché à la naissance de la Z1. Puis des photos, des témoignages et des publications historiques, dont du matériel relayé par Motorcycle Classics, ont confirmé que ce projet avait bel et bien existé, et qu’il était déjà très avancé. Il y avait des dessins, des prototypes, des essais.
Un autre élément de contexte, confirmé par des récits historiques, situe même le lancement du programme dès 1967, avec l’objectif clair pour Kawasaki d’être la première marque japonaise à commercialiser une grosse quatre-cylindres quatre-temps de 750 cm3. En interne, le projet a aussi été associé au code N600, et l’ambition était de frapper fort en Amérique du Nord.
Octobre 1968 à Tokyo: Honda dégaine la CB750 et change la donne
Le moment charnière arrive à l’automne 1968. Le 26 octobre 1968, le Salon de Tokyo ouvre ses portes. Pour le public, c’est une exposition de plus. Pour les constructeurs japonais, c’est une bataille silencieuse où chaque nouveauté peut faire basculer l’équilibre des forces.
Honda y présente la CB750. Et quand la bâche tombe, l’effet est immédiat. Avec le recul, il est difficile de mesurer l’onde de choc, mais à l’époque, la moto semble tout avoir: un quatre-cylindres de 736 cm3, un démarreur électrique, un frein avant à disque, des performances remarquées et, surtout, la capacité d’être produite en grande série à un prix relativement accessible.
À cet instant, le projet secret de Kawasaki perd son statut d’arme absolue. Non pas parce que Honda aurait « volé » des informations, la source insiste d’ailleurs sur l’absence de preuves documentées d’espionnage industriel, malgré les théories complotistes qui aiment s’inviter dans ce genre de récit. Le point clé est beaucoup plus simple: Honda est arrivé le premier.

Le coup de massue chez Kawasaki: l’innovation ne suffit pas, la perception compte
On imagine facilement la scène côté Kawasaki: des années de travail sur une idée jugée révolutionnaire, et une autre marque la révèle au monde, devant des centaines de journalistes. Techniquement, la future Kawasaki reste une grosse moto avancée. Mais l’image, dans ce segment naissant, compte autant que l’ingénierie.
Si Kawasaki sort sa 750 comme prévu, la sentence est presque écrite d’avance: « c’est la Honda, version Kawasaki ». Une moto peut être excellente, mais si elle arrive après celle qui a créé le choc, elle risque de porter l’étiquette de suiveuse. À Akashi, la décision tombe: la sortie commerciale du projet initial est stoppée.
Avec le temps, certaines versions ont raconté que tout aurait été détruit, voire que des prototypes auraient été brûlés. La source rappelle qu’il n’existe pas de preuves solides allant dans ce sens. Ce qui est avéré, en revanche, c’est l’abandon du projet tel qu’il était conçu. Un renoncement plus douloureux encore, parce qu’il signifie reconnaître que l’idée, désormais, n’a plus la même raison d’être.
Plutôt que rattraper Honda, Kawasaki choisit de la dépasser
La stratégie change: si Honda a pris la catégorie des 750 quatre-cylindres, Kawasaki ne va pas se contenter de courir derrière. La marque décide de repartir en arrière, de réutiliser l’expérience accumulée et de viser plus haut. Plus de cylindrée, plus de puissance, plus de présence. Une moto impossible à confondre avec une autre.
Cette décision repousse le calendrier de plusieurs années. Pendant que Honda profite du succès de la CB750 et s’impose comme référence mondiale, Kawasaki travaille loin des projecteurs, avec un mélange d’orgueil blessé et d’envie de revanche. Les récits historiques liés au projet « New York Steak » indiquent d’ailleurs que l’idée d’augmenter la cylindrée vers 900 cm3 a fait partie de cette montée en puissance destinée à reprendre l’avantage, avec une hausse correspondante de la puissance par rapport à Honda.

1972: la Kawasaki Z1 arrive, et la riposte est spectaculaire
La réponse finit par arriver en 1972: la Kawasaki Z1. Et cette fois, il n’est plus question d’être perçue comme une copie tardive. La fiche technique marque une rupture nette. Son quatre-cylindres DOHC de 903 cm3 est annoncé autour de 82 ch, avec une vitesse de pointe supérieure à 210 km/h. La source la présente comme la moto japonaise la plus puissante jamais fabriquée à ce moment-là. Plus grande, plus rapide, plus ambitieuse que la 750 initiale restée dans l’ombre.
Le pari fonctionne. La Z1 rencontre le succès commercial, et elle s’impose comme l’un des modèles les plus influents de tous les temps. Pour de nombreux historiens, elle symbolise même la naissance définitive de la superbike moderne telle qu’on la comprend aujourd’hui.
Une leçon de timing, et un secret devenu légende
Au final, l’histoire du projet NYS résume une vérité brutale de l’industrie: on peut avoir une excellente idée, un développement avancé, des prototypes prêts, et perdre l’avantage en quelques minutes sur un salon. Honda a frappé un grand coup en 1968 avec la CB750. Kawasaki, plutôt que de s’entêter, a choisi la surenchère maîtrisée, et a transformé une déception stratégique en tremplin vers un monument, la Z1.
Et c’est aussi ce qui rend la légende « New York Steak » si fascinante: derrière la Z1, il y a un autre modèle, presque abouti, qui n’a jamais eu sa chance. Un projet secret né d’une guerre froide industrielle, stoppé net par le timing d’un rival, puis recyclé en une machine devenue mythique.
Sources
- Motorpasión Moto
- historicvehicles.com.au
- bikereview.com.au
