Virages relevés à 10 mètres et bâtis en neuf mois : Brooklands, premier circuit du monde et berceau des records à moto, effacé par la guerre en 1940
Brooklands reste inscrit dans l’histoire comme le tout premier circuit permanent conçu de A à Z pour la vitesse automobile.
Né d’une volonté de préserver la compétitivité de l’industrie britannique, il offrait un anneau inédit, long et rapide, coiffé à chaque extrémité de virages relevés vertigineux. Cette ambition transforma, pendant trois décennies, un coin de campagne en Surrey en un théâtre de records et d’essais à très grande vitesse, avant qu’un bombardement de la Seconde Guerre mondiale ne mette un terme définitif aux courses sur place.
Une obsession nationale devenue anneau de béton
À l’aube du XXe siècle, la loi britannique limitait la vitesse sur les routes publiques à 20 miles/h (32 km/h), un frein réel pour qui voulait tester et développer des automobiles performantes. Pour remédier à ce handicap perçu face à la concurrence étrangère, le riche propriétaire terrien Hugh Fortescue Locke King décida de faire construire un lieu dédié aux essais et à la course. Sur quelque 330 acres de terres et bois près de Weybridge, en Surrey, il confia la conception à un ingénieur militaire, et transforma le projet initial en un circuit spectaculaire.
La piste, réalisée en seulement neuf mois, coûta la fortune personnelle de Locke King, chiffrée à 150 000 livres sterling à l’époque. L’ouvrage revendiquait une largeur généreuse, une chaussée en béton et deux longues lignes droites, dont l’une longeait la voie ferrée London-Southampton. Pour permettre de maintenir la pleine vitesse, chaque extrémité fut dotée d’un virage incliné fortement, la partie la plus élevée, connue sous le nom de Members Banking, atteignant environ 10 mètres de haut, une prouesse d’ingénierie pour l’époque.

Virages relevés et béton: des choix qui ont marqué la piste
Les exigences de la construction imposèrent des solutions radicales. Les bancs en talus furent réalisés en énormes dalles de béton non revêtues, car la pose d’un enrobé aurait été techniquement et financièrement impossible sur de telles pentes. Cette méthode laissa comme héritage une surface rugueuse et inégale, les dalles se tassant à des rythmes différents, et conféra au circuit une réputation de piste « vive », difficile mais propice aux essais prolongés à plein régime.
La géométrie même de Brooklands, avec ses virages relevés et ses longues sections à pleine ouverture, en faisait un lieu de prédilection pour les motoristes et pilotes désireux de pousser les machines au-delà des limites connues. Les concepteurs avaient cherché à garantir que les véhicules puissent rester à pleine vitesse tout le tour, condition idéale pour les tests de tenue de route et la recherche de records.
Le berceau des premiers records à moto
Si Brooklands est souvent associé aux exploits automobiles, il occupe également une place majeure dans l’histoire motocycliste. Le circuit accueillit très tôt des tentatives de records de vitesse, profitant de la possibilité de maintenir une vitesse élevée sur une durée indéfinie. En 1912, George E. Stanley réalisa une performance historique, devenant le premier pilote d’une moto de 350 cm3 à parcourir plus de 60 miles en une heure, soit une moyenne d’environ 97 km/h. Ce type d’exploit illustre l’importance du site pour l’évolution des machines et des pratiques sportives sur deux roues.
Au fil des années, Brooklands vit défiler de nombreux constructeurs et pilotes venus éprouver la fiabilité et la vitesse de leurs modèles. Les records et les essais sur l’anneau alimentèrent l’innovation technique, tant pour les moteurs que pour les châssis, et contribuaient à forger une culture de la performance continue qui profite ensuite aux véhicules de série.
Usine aéronautique, guerre et déclin des courses
Au centre de l’anneau, l’aérodrome de Brooklands se développa rapidement et devint un pôle industriel majeur. L’implantation de grandes usines aéronautiques transforma le site en une plate-forme de production stratégique. Cette double vocation, aviation et automobile, confirmait le rôle central de Brooklands dans les technologies mécaniques britanniques.
La Seconde Guerre mondiale changea brutalement le destin du lieu. Réquisitionné pour l’effort de guerre, le site abrita une importante activité de construction aéronautique. Le 4 septembre 1940, une attaque de la Luftwaffe frappa l’usine Vickers sur le site, une frappe qui dura quelques minutes et fit près de 90 morts. Les bombardements ouvrirent des brèches dans les virages relevés et marquèrent la fin effective des courses à Brooklands. Après la guerre, la piste ne retrouva jamais son rôle d’antan.
Mémoire et patrimoine: ce qui subsiste aujourd’hui
Malgré l’arrêt des compétitions et les mutilations infligées aux structures, Brooklands ne disparut pas de la mémoire collective. Le site abrite désormais un musée consacré à son riche passé automobile et aéronautique. Expositions, restaurations et rassemblements d’anciennes machines rappellent la centralité historique de ce lieu dans la naissance de la course sur circuit et des premiers records de vitesse à moto.
La silhouette des virages relevés, les vestiges du béton d’origine et les histoires de pilotes et d’ingénieurs constituent un patrimoine unique, reflet d’une époque où la course et l’industrie étaient intimement liées. Brooklands reste un témoin tangible d’une aventure humaine et technique, celle d’un homme qui, en ruinant sa fortune, permit à la Grande-Bretagne de disposer d’un anneau de vitesse qui inspira les circuits suivants.
Pourquoi Brooklands compte encore pour la moto
Plus d’un siècle après son inauguration, Brooklands conserve une aura particulière pour les passionnés de deux roues. Son rôle de laboratoire des premières performances, son accueil de records pionniers, et la confrontation des pilotes aux limites techniques de l’époque ont fait du site un jalon essentiel dans l’histoire motocycliste. Si les grandes compétitions modernes ont migré vers d’autres pistes et d’autres formats, l’anneau de Weybridge demeure, dans la mémoire des collectionneurs et des historiens, comme l’un des lieux où la moto a appris à aller vite sur circuit.
Sources :
Image à la une : record à moto sur le circuit de Brooklands (Eric Fernihough sur Excelsior-JAP). Photo : Agence Rol, domaine public, via Wikimedia Commons.
