60 % de pente, 900 kg de remorquage et des roues qui flottent : le Rokon, la moto à deux roues motrices increvable fabriquée depuis 1958
Le Rokon se présente comme un objet mécanique à part, pensé comme un petit tracteur tout-terrain plutôt que comme une moto de route.
Conçu à la fin des années 1950, ce deux-roues motrices reste fabriqué aux Etats-Unis depuis les débuts de la marque, et conserve des solutions techniques rares qui lui donnent aujourd’hui un statut d’icône utilitaire. Ses caractéristiques les plus étonnantes apparaissent d’abord dans des chiffres: des roues creuses pouvant contenir environ 9,5 litres chacune, la capacité de flotter sur l’eau, une aptitude à remorquer environ 900 kg et la faculté de gravir des pentes de l’ordre de 60 pour cent.
Naissance d’une idée: du Trail-Breaker au Rokon moderne
L’histoire commence avec Charlie Fehn et son brevet, baptisé Trail-Breaker, qui pose la solution au problème délicat d’entrainer la roue avant d’une moto tout en conservant la liberté de braquage du guidon. La conception, esquissée en 1958, connaît plusieurs phases industrielles: la vente du brevet, des essais de production puis le transfert de la fabrication dans le nord-est des Etats-Unis. La société Rokon reprend ensuite le flambeau et installe sa production dans le New Hampshire, où les motos sont encore produites aujourd’hui. Les grandes lignes de la machine restent fidèles à l’origine, tout en adoptant au fil des décennies des moteurs quatre temps plus fiables.
La mécanique singulière: deux roues motrices avec arbre avant
La particularité technique la plus marquante du Rokon tient à son système d’entraînement. Le moteur, central, renvoie sa puissance à la roue arrière via une transmission par chaîne, et à la roue avant par un arbre traversant le cadre. Pour permettre au train avant de tourner davantage que l’arrière en courbe, le système utilise un joint universel sous la colonne de direction et un embrayage de reprise, qui autorise un désaccouplement du train avant lors d’un braquage maximal. Cette architecture évite le blocage de la machine en virage et conserve la motricité sur terrains très meubles, boueux ou rocailleux, où une seule roue motrice pourrait patiner.

Roues creuses, flotte et autonomie embarquée
Les grandes roues, presque de type agricole, sont montées sur des jantes en aluminium et peuvent être laissées creuses ou remplies de carburant ou d’eau. Chaque roue peut contenir environ 9,5 litres (2,5 gallons), transformant la moto en réserve mobile de carburant pour de longues missions en zones isolées. Laisser les roues vides permet en outre de tirer parti de leur flottabilité: la machine peut ainsi traverser des cours d’eau en surface, le pilote marchant parfois à côté de la moto. Ce double usage des roues, à la fois support de traction et réservoir, donne au Rokon son caractère si particulier, très orienté utilité et débrouillardise.
Capacités utilitaires: remorquage, franchissement, garde au sol
Sur le terrain, le Rokon se comporte davantage comme un petit tracteur que comme une moto de loisir. Sa capacité de remorquage est annoncée à environ 900 kg, ce qui en fait un outil prisé pour des travaux agricoles, la gestion forestière ou le transport d’équipements sur des parcours impossibles pour un véhicule classique. Sa garde au sol est d’environ 38 cm, autorisant le franchissement d’obstacles importants, tandis que sa capacité à gravir des pentes extrêmes, de l’ordre de 60 pour cent, illustre la vocation off-road de la machine. La vitesse de pointe reste modeste, suffisante pour des déplacements utilitaires: certaines versions culminent autour de 56 km/h, un compromis entre sécurité et efficacité en hors-piste.

Du Trail-Breaker au Mototractor: la famille s’élargit
Au fil du temps, la gamme s’est diversifiée pour répondre à des usages variés. Outre le Trail-Breaker historique, des variantes telles que le Ranger, le Scout, le Fire-Ranger et le Mototractor ont été développées pour les besoins des services forestiers, des chasseurs, des agriculteurs et des préppers. Le Mototractor, par exemple, renforce l’orientation utilitaire avec un grand porte-charges arrière d’environ 30 x 81 cm (12 x 32 pouces) et des pneus à flancs larges destinés à éviter l’enlisement. Son moteur, un monocylindre 208 cm3 refroidi par ventilation, alimente la transmission via un convertisseur de couple et une sélection de trois rapports, suffisants pour les terrains difficiles.
Culture et usages: de l’armée aux rangers, en passant par la pop culture
La robustesse et la simplicité du Rokon ont attiré des utilisateurs aussi divers que l’armée américaine, les services de lutte contre les incendies, les gardes forestiers, les chasseurs et les agriculteurs. Sa capacité à transporter du carburant, à franchir des zones difficiles et à tracter des charges en fait un outil précieux là où l’accès est réduit. Une anecdote culturelle souligne cette visibilité: l’acteur et pilote Steve McQueen a été aperçu au guidon d’un Rokon au milieu des années 1970, conférant à la machine une aura d’aventure et de défi. Aujourd’hui encore, la moto séduit les passionnés d’exploration hors-piste et les professionnels qui privilégient la fiabilité et la polyvalence.
Pourquoi le Rokon demeure une curiosité fabriquée presque à l’identique
La longévité du concept tient à la pertinence de ses choix techniques: un châssis tubulaire simple, des roues massives adaptées au franchissement, une transmission capable d’alimenter les deux roues, et la possibilité d’emporter du carburant sans recourir à des bidons externes. Ces attributs font du Rokon une machine singulière, peu concernée par les modes, mais précieuse pour qui cherche une moto capable de passer là où peu d’autres véhicules s’aventurent. Fabriquée depuis la fin des années 1950 et toujours produite aujourd’hui, elle incarne une idée ancienne mais très fonctionnelle: la moto utile, conçue pour la survie et le service plutôt que pour la performance pure.
Qui achète encore un Rokon aujourd’hui et pour quoi faire
Les acquéreurs actuels sont principalement des professionnels et des amateurs de terrains extrêmes: agriculteurs qui ont besoin de tracter et d’aller chercher du matériel, gardes forestiers et équipes d’intervention qui opèrent hors des routes, chasseurs et aventuriers qui apprécient l’autonomie offerte par les roues réservoirs. Pour ces utilisateurs, le Rokon n’est pas une curiosité de musée, mais un outil pragmatique capable de remplacer une remorque ou un véhicule plus lourd dans des environnements hostiles. Sa conception inchangée depuis des décennies, loin d’être un handicap, est souvent perçue comme la garantie d’une fiabilité éprouvée.
En somme, le Rokon occupe une niche unique dans l’histoire motocycliste: celui d’une petite machine utilitaire, née d’une solution mécanique astucieuse, qui continue d’exister parce qu’elle répond sans fioritures à des besoins concrets. Ses roues creuses, sa flottabilité, sa capacité de remorquage et sa faculté à grimper des pentes vertigineuses forment l’arsenal d’une moto-passe-partout, rare et toujours fabriquée pour ceux qui exigent que la mécanique ne les lâche jamais.
Sources :
- Silodrome
- www.bikeexif.com
