Ce constructeur a ralenti sa moto pour qu’on la pilote en costume
La Vincent Black Prince est une moto britannique produite entre 1954 et 1955 par Vincent Motorcycles, à Stevenage.
Conçue dans un contexte de renouvellement de gamme, elle illustre une tentative audacieuse de transformer l’idée du deux-roues de prestige : au lieu de courir après la vitesse, le constructeur a misé sur la protection contre les intempéries et le confort vestimentaire du pilote.
Deux mauvaises années de ventes ont tout déclenché
Les ventes des Vincent de série C avaient reculé en 1952 et 1953, un constat largement attribué à un dessin jugé démodé. Philip Vincent a engagé la modernisation de la gamme, donnant naissance aux machines dites Series D. Les évolutions techniques portaient sur des éléments de cadre redessinés, le déplacement du réservoir d’huile, un réservoir d’essence plus grand, des roues de plus petit diamètre, la suppression d’un tambour de frein arrière, l’adoption de nouveaux carburateurs et une électricité revue.
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Un carénage intégral inédit en fibre de verre
Le point central des Black Knight et Black Prince réside dans leur carénage intégral. Des panneaux en fibre de verre englobent la machine et offrent une protection météorologique complète, comprenant des jambières et un carénage de guidon. Cette enveloppe ne visait pas à améliorer l’aérodynamisme pour atteindre des vitesses supérieures. Au contraire, les carénages faisaient perdre 16 km/h de vitesse de pointe. L’idée affichée était différente : permettre au pilote de se rendre au travail en costume plutôt qu’en tenue intégrale de motard, la Vincent étant déjà suffisamment puissante pour les usages de l’époque. La marque n’avait plus rien à prouver sur ce terrain, elle qui avait fourni la machine d’un record de vitesse resté célèbre en 1948.
Une Bentley à deux roues, selon son créateur
Philip Vincent a décrit la machine comme une Bentley à deux roues, image voulue pour positionner la Black Prince dans le registre du grand tourisme raffiné. Le pari n’a rien d’une fanfaronnade commerciale: un essai de la presse spécialisée britannique de l’époque a conclu que la Black Prince se comportait aussi bien que la Black Shadow, avec une consommation en baisse. Le problème n’était donc pas la machine. Elle a très vite été qualifiée de moto que l’on aime ou que l’on déteste, sans nuance possible.
Un carénage arrière monté sur charnière
Malgré l’enveloppe intégrale, le soin apporté à l’usage quotidien reste manifeste. Le moteur est resté facilement accessible pour l’entretien courant. Le carénage arrière, qui intégrait le réservoir d’huile, est monté sur charnière afin de donner accès à la roue arrière et à la chaîne de transmission. La béquille centrale se manœuvre par un levier accessible depuis la selle, et le support inférieur du garde-boue avant peut servir de béquille avant de secours pour faciliter la dépose de la roue avant. Ces aménagements traduisent une volonté de concilier protection du pilote et praticité mécanique.
Beaucoup de monde autour du stand, peu de bienveillance
Les Vincent carénées ont attiré beaucoup d’attention lors du salon d’Earls Court de novembre 1954, où la Black Prince a été présentée aux côtés de la Vincent Black Knight de 998 cm3 et de la Vincent Victor de 500 cm3. La Victor n’a jamais été produite en série, seul un prototype ayant été réalisé. L’intérêt manifesté au salon fut important, mais il s’accompagna d’un fort scepticisme critique qui témoignait de la rupture esthétique et conceptuelle que représentait la machine.
Le fournisseur de fibre de verre a tout retardé
La production de la Black Prince a débuté au début de 1955. Les composants électriques Miller, jugés moins fiables, ont été remplacés par des composants Lucas. L’allumage est passé à la bobine et au distributeur, tandis que des carburateurs Amal Monobloc ont été adoptés pour améliorer le démarrage. Cependant, des problèmes de qualité sur les premières moulures en fibre de verre ont contraint le constructeur à changer de fournisseur, entraînant des retards de livraison des éléments en fibre de verre et repoussant la disponibilité des premières machines de série au début de 1955.
Deux cents exemplaires, face aux petites voitures
Environ 200 exemplaires des modèles carénés ont été construits. Vincent semblait cibler une clientèle plus aisée, orientant son offre vers un modèle de tourisme haut de gamme. Ce choix intervenait cependant à un moment où le marché voyait l’arrivée massive de petites voitures produites en grande série et très abordables. Dans ce contexte concurrentiel, les comptes ne furent pas favorables au constructeur.
Chaque machine vendue coûtait de l’argent à l’usine
Les comptables de Vincent ont conclu que l’entreprise perdait de l’argent sur chaque Black Prince vendue. La combinaison d’un coût de production élevé, de retards liés aux pièces en fibre de verre et d’un marché en mutation a précipité la décision. Le dernier exemplaire du modèle, et de la marque, a quitté la chaîne de production le vendredi 16 décembre 1955.
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Ce que valait la moto que personne ne voulait
Malgré son destin industriel contrarié, la Black Prince n’a pas disparu de la mémoire des collectionneurs. Une Black Prince de 1955 a établi un record mondial pour ce modèle aux enchères lors d’une vente en juin 2014, adjugée 91 100 livres. Cet événement souligne la place particulière de la machine dans l’histoire motocycliste : ni simple curiosité, ni succès commercial, la Black Prince reste le témoin d’une idée arrivée trop tôt. L’enveloppe intégrale reviendra bien plus tard sur les grandes routières, quand le public aura fini par l’accepter. D’autres avaient tenté le pari encore avant elle, comme une américaine carénée de 1935 restée unique.
Sources :
