Les scramblers Honda CL ont existé pendant 36 ans et l’Europe les a presque totalement ignorés, une lignée entière pensée pour les États-Unis
Bien avant les actuelles Honda CL250 et CL500, la marque avait déjà écrit une longue histoire autour de deux lettres: CL.
Une famille de scramblers née au début des années 1960, conçue comme une passerelle entre la route et les chemins, et devenue emblématique surtout outre-Atlantique. En Europe, en revanche, ces modèles sont restés largement dans l’ombre, faute d’une distribution officielle sur plusieurs marchés et d’une culture « scrambler » alors moins ancrée qu’aux États-Unis. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la modernité du concept d’origine. À l’époque, « scrambler » ne renvoyait pas à une simple tendance néo-rétro, mais à une philosophie de construction: partir d’une moto de route, puis l’adapter pour encaisser les pistes, les routes blanches et les usages mixtes, bien avant que l’enduro ne s’impose comme catégorie à part entière. Honda a été l’un des constructeurs japonais à interpréter très tôt cette idée, en bâtissant une gamme simple, robuste et divertissante, orientée en priorité vers le marché américain.
CL: une sigle à part dans l’alphabet Honda des années 1960
Au début des années 1960, Honda structure sa gamme avec des désignations claires: les « C » pour des modèles plus accessibles, les « CB » pour des motos plus sportives, et les « CR » pour la compétition. La famille « CL » apparaît, elle, comme l’étiquette dédiée aux scramblers. Une nuance importante, car il ne s’agit pas d’un modèle isolé mais d’une lignée, avec ses codes visuels et techniques, et surtout une destination commerciale très marquée.
Le terrain de jeu principal se situe alors aux États-Unis, où la pratique hors bitume séduit de plus en plus. Les scramblers y représentent une solution pragmatique: plus polyvalentes qu’une routière classique, moins spécialisées que les futures enduro. En Europe, ces machines restent beaucoup plus confidentielles, et sur certains marchés elles ne seront même pas distribuées officiellement, ce qui explique en partie leur statut de « trésor caché » dans l’histoire Honda.
1962: la Honda Dream CL72, acte fondateur
La première pierre de l’édifice porte un nom devenu culte: Honda Dream CL72 Scrambler, lancée en 1962. Elle est développée à partir de la CB72, un modèle sportif, mais revue pour accepter des surfaces moins parfaites. L’approche est typique de l’époque: une base routière, puis des modifications ciblées pour élargir le champ d’utilisation.
La CL72 se distingue par un cadre dédié, un réservoir plus étroit et, surtout, par un détail qui deviendra une signature: les deux échappements relevés sur le côté gauche. Cette solution n’est pas seulement esthétique, elle répond à un besoin pratique de garde au sol et de protection sur terrain irrégulier. L’ensemble dessine déjà le vocabulaire des scramblers: silhouette légère, posture plus détendue, et promesse d’évasion au-delà de l’asphalte.

Des petites cylindrées pour élargir la famille: CL90, CL125, CL50
Après la CL72, Honda élargit rapidement l’offre avec des cylindrées plus modestes, destinées à toucher un public plus large. Parmi les modèles marquants figure la Benly CL90 (1966), équipée d’un moteur dérivé de la famille Cub et associée à une boîte à quatre rapports. L’idée reste la même: proposer une machine simple, accessible, et suffisamment polyvalente pour le quotidien comme pour les chemins.
Dans la même veine, la Benly CL125 est développée sur la base de la CB125, avec une dotation plus soignée que certaines petites cylindrées de l’époque. Puis arrive en 1968 la Benly CL50, une mini-scrambler motorisée par le monocylindre horizontal typique des Super Cub. Réservoir étroit, échappement haut, gabarit compact: la CL50 condense le style scrambler en format réduit, tout en gardant une logique utilitaire.
1968: la CL250, un nom qui résonne encore aujourd’hui
En 1968, Honda présente aussi une CL250 qui interpelle forcément à l’heure des scramblers modernes portant la même appellation. Cette Honda Dream CL250 naît à partir de la CB250 Export bicylindre. Par rapport à la version routière, la scrambler adopte une roue avant de plus grand diamètre, un échappement haut et une ergonomie plus adaptée à un usage mixte.
Cette CL250 illustre bien l’esprit CL: ne pas basculer dans la spécialisation extrême, mais offrir un compromis cohérent. Une moto capable de rouler tous les jours, tout en autorisant des escapades sur des routes non revêtues, avec une présentation qui assume son côté baroudeur.

1970: la CL450, sommet technologique et symbole de la lignée
Le point culminant de la famille arrive avec la Honda Dream CL450, présentée comme le haut de gamme scrambler de l’époque. Dérivée de la CB450, l’une des Honda les plus avancées technologiquement, elle se distingue par un bicylindre à double arbre à cames en tête (DOHC), une architecture alors très raffinée et associée au monde de la compétition.
Pour l’adaptation scrambler, Honda retravaille le caractère moteur en privilégiant une réponse plus exploitable à bas et moyen régimes, plutôt que la recherche de performances maximales. Côté partie-cycle, la CL450 mise sur des roues à rayons avec 19 pouces à l’avant et 18 pouces à l’arrière, un échappement relevé et une position de conduite plus confortable.
Malgré son allure de machine prête à quitter l’asphalte, la CL450 reste davantage une « street-scrambler » qu’une vraie spécialiste du tout-terrain. Son poids et sa conception ne la destinent pas aux terrains les plus exigeants. En revanche, elle incarne parfaitement l’idée d’une moto à l’aise sur route, sur chemins roulants et sur des portions plus dégradées, à condition de rester dans le registre du polyvalent.
Pourquoi les CL ont fini par s’effacer: l’arrivée des vraies enduro
La trajectoire des Honda CL est intimement liée à l’évolution du tout-terrain. À mesure que les pratiques se développent, le public réclame des motos plus légères et plus spécialisées, capables d’affronter des parcours plus difficiles. Honda répond avec une autre famille: les SL, puis une succession de lettres devenues mythiques, XL, XLR, XR, jusqu’aux CRF modernes.
Face à ces enduro plus efficaces loin de la route, la philosophie CL, basée sur le compromis entre bitume et pistes faciles, perd progressivement sa raison d’être. La production de la lignée historique s’arrête au début des années 1970, et la CL450 quitte la scène en 1974. Un point final, mais pas une disparition définitive de l’idée.

Le retour de l’esprit scrambler: Silk Road (1981), CL50 (1997), CL400 (1998)
Honda réactive ensuite le concept par touches, parfois sans reprendre immédiatement le sigle CL. En 1981, la Silk Road reprend clairement l’esprit scrambler: moteur dérivé de la CB250RS, échappement relevé, et une vocation touristique et polyvalente. L’approche est moins « scrambler sportive » que « utilitaire chic », mais le fil conducteur est là: une moto pensée pour varier les surfaces et les usages.
Dans les années 1990, Honda revient directement au nom CL avec la Benly CL50 (1997). Cette petite scrambler reprend l’impostation du modèle de 1968: moteur Super Cub, réservoir étroit, échappement haut. Une relecture fidèle, presque patrimoniale, qui remet en circulation une silhouette que beaucoup n’avaient jamais vue en Europe.
Enfin, en 1998, la CL400 s’inscrit dans une philosophie très proche de celle des scramblers modernes: look rétro et monocylindre refroidi par air dérivé de la famille XR400. Une manière de boucler la boucle, en reliant l’héritage des CL historiques à une sensibilité esthétique qui deviendra, des années plus tard, un pilier du néo-rétro.
Une lignée américaine, un patrimoine redécouvert
Si les Honda CL fascinent aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elles racontent une autre mondialisation de la moto japonaise: celle où certains modèles étaient dessinés d’abord pour les États-Unis, et n’existaient en Europe qu’au détour d’importations, de raretés ou de souvenirs de catalogues. Cette orientation explique leur statut particulier sur le Vieux Continent, où la mémoire collective retient davantage les CB ou les monocylindres d’enduro que ces scramblers hybrides.
Pourtant, en filigrane, la famille CL a posé des bases stylistiques et pratiques que les scramblers contemporains remettent au goût du jour: échappement haut, lignes classiques, position de conduite relax, et promesse d’une moto « à tout faire » sans se prendre pour une enduro de compétition. Une histoire longue, parfois oubliée, mais essentielle pour comprendre pourquoi deux lettres suffisent encore, des décennies plus tard, à évoquer l’évasion.
Sources :
- InSella
- www.livablelandscape.org
