Privé du droit de construire des avions, cet ingénieur a mis un cockpit sur trois roues
Une image partagée en ligne confond actuellement une « Vespa à bulle » fictive, générée par intelligence artificielle.
Cette photomontage n’a jamais existé. La machine réelle à l’origine de la bulle est la Messerschmitt KR200, un tricycle-bulle construit en série dans l’Allemagne d’après-guerre, et son histoire mérite d’être racontée à part.
Quand un ingénieur d’avions conçoit une voiture-scooter
La Messerschmitt KR200, surnommée Kabinenroller (scooter à cabine), est née de la rencontre entre une contrainte industrielle et une idée de mobilité économique. Fritz Fend, ingénieur aéronautique, travaillait depuis la fin des années 1940 sur des véhicules pour personnes invalides. Privé de la possibilité de produire des appareils, un constructeur aéronautique a accepté en 1952 de fabriquer ces micro-voitures. Le résultat, lancé en 1955, est un véhicule trois roues à l’allure d’habitacle d’avion, pensé pour minimiser la traînée et la consommation tout en offrant une protection météo supérieure à celle d’un scooter.
Architecture et détails aérodynamiques
La KR200 se distingue par sa silhouette très étroite et son habitacle en tandem, disposant du conducteur à l’avant et du passager derrière. Cette implantation, inspirée des fuselages d’avion, réduit la section frontale et centralise les masses le long de l’axe longitudinal, ce qui favorise la tenue de route. L’accès se fait par une bulle en plexiglas montée sur charnières, qui englobe le pare-brise et les vitres, un choix directement hérité de la culture aéronautique.
Le châssis repose sur une roue unique à l’avant et deux roues à l’arrière. La suspension a été améliorée par rapport au modèle antérieur, avec des amortisseurs hydrauliques aux trois roues, et des pneus de plus grande taille (4.00×8) pour gagner en confort et en stabilité. Des variantes ont ajouté des toits ouvrants en toile, des vitres fixes, ou une finition « Export » plus cossue, avec peinture bicolore, enjoliveurs peints, sellerie complète et accessoires de confort.
Moteur, performances et une curiosité mécanique
La KR200 est équipée d’un monocylindre deux temps Fichtel & Sachs de 191 cm3 développant environ 10 ch. Grâce à son poids très contenu, d’environ 230 kg, et à sa faible traînée, la petite machine atteint des vitesses proches de 100 km/h en conditions favorables. La consommation revendiquée se situe autour de 3,2 L/100 km, ce qui en faisait un choix économique pour l’époque.
Un détail technique remarquable reflète l’origine aéronautique et l’ingéniosité de la conception: le moteur pouvait être lancé dans les deux sens de rotation du vilebrequin, ce qui offrait autant de rapports en marche arrière que de rapports en marche avant. Cette solution évitait l’ajout d’engrenages inversés classiques et illustre la recherche d’économie de masse et de simplicité.
Fiabilité, records et usage professionnel
Pour démontrer la robustesse de la KR200, un exemplaire préparé a battu, lors d’une épreuve de 24 heures, plusieurs records internationaux pour les véhicules trois roues de moins de 250 cm3. Ce modèle de record, doté d’une carrosserie monoplace à faible traînée et d’un moteur fortement préparé, a maintenu une moyenne supérieure à 100 km/h sur 24 heures, tout en conservant la suspension et l’essentiel des organes mécaniques d’origine.
Outre l’usage civil, des conversions particulières ont été proposées à la demande, telles que des « Service Cars » conçues pour le remorquage et l’assistance automobile. Ces unités, équipées d’une barre d’attelage démontable et d’une suspension avant modifiée, permettaient à un technicien d’emmener rapidement un véhicule en panne vers l’atelier et de revenir en remorquant la petite cabine. Ces adaptations illustrent la polyvalence de la plate-forme malgré ses dimensions réduites.
Production, succès immédiat et déclin lié à la prospérité
La KR200 connaît un succès spectaculaire à ses débuts: près de 12 000 unités sont sorties l’année de son lancement. Au total, environ 41 190 exemplaires ont été produits entre 1955 et 1964. Le véhicule se vendait comme une automobile économique, à moindre coût, et a su séduire par son originalité et son efficacité. Cependant, la reprise économique et la montée en gamme des attentes des clients ont progressivement réduit la demande pour ce type de transport basique. La concurrence de petites automobiles plus conventionnelles, plus spacieuses et plus performantes, a fini par marginaliser le concept du Kabinenroller.
Variantes esthétiques et usages collectables
La gamme a proposé plusieurs déclinaisons: une version roadster avec pare-brise sans cadre et toit pliant, une version « Kabrio Limousine » avec capote en toile et montants de fenêtres fixes, et une version « Sport » très limitée, dépourvue de toit et dotée d’un pare-brise abaissé. Certaines finitions comportaient aussi des options d’équipement destinées aux marchés plus exigeants. Parmi les éléments peu communs, l’ouverture latérale de la bulle, pivotant sur la droite de la coque, reste l’une des marques de fabrique du modèle.
Rouler peu, abîme davantage un moteur de moto que d’avaler des kilomètres d’autoroute
Un héritage paradoxal: machine populaire et objet d’iconographie
La Messerschmitt KR200 garde une place à part dans l’histoire des véhicules utilitaires et des microcars. Elle témoigne d’une époque où des ingénieurs d’aéronautique ont appliqué leurs solutions structurelles et aérodynamiques à la mobilité économique, et où des entreprises affectées par les contraintes d’après-guerre ont su se réinventer. Son allure de capsule spatiale et son ingénierie astucieuse en font aujourd’hui un objet de curiosité pour collectionneurs et amateurs d’histoire industrielle.
La résurgence d’images truquées montrant des hybridations impossibles entre scooters modernes et bulles Messerschmitt rappelle néanmoins la nécessité de vérifier les sources: la fascination pour la silhouette du Kabinenroller se prête aisément aux montages numériques, mais la machine authentique, avec son moteur 191 cm3, ses 10 ch, son poids d’environ 230 kg et sa consommation annoncée à 3,2 L/100 km, demeure la seule qui ait réellement roulé entre 1955 et 1964.
Sources :
Image à la une : une Messerschmitt KR200 attelée à une remorque assortie, lors d’un rassemblement de véhicules anciens. Photo : Lothar Spurzem, CC BY-SA 2.0 DE, via Wikimedia Commons.
