250 000 kilomètres sur une R1, avec une selle coupée en deux pour tout aménagement
Sjaak Lucassen reste une figure singulière de l’aventure à moto.
Néerlandais et voyageur au long cours, il a d’abord accumulé des kilomètres sur une Honda Fireblade, puis s’est lancé dans un tour du monde à bord d’une Yamaha YZF-R1, une sportive de piste restée presque strictement d’origine. Le pari, paradoxal, a consisté à tenir la distance sur une machine dont la vocation première n’est pas le long voyage ou le hors-piste.
Il ne s’agissait déjà pas de son premier tour de la planète
Avant la grande odyssée sur Yamaha, le motard avait déjà parcouru la planète à sa manière. Entre 1995 et 1998 il a accumulé environ 160 000 km sur une Honda Fireblade, une première démonstration de son goût pour les très longues étapes sur une machine taillée pour le circuit. Cette préparation, souvent oubliée, fut l’antécédent direct d’une entreprise plus ambitieuse : de mars 2001 à septembre 2006, soit cinq ans et demi, Sjaak Lucassen a effectué le tour du monde sur une Yamaha YZF-R1 surnommée Florentina, pour un total couramment cité d’environ 250 000 km.
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Pourquoi une R1 était objectivement la mauvaise idée
La valeur de ce récit tient en grande partie au contraste entre le modèle choisi et les contraintes du voyage. Une Yamaha YZF-R1 est conçue pour la route et la piste, pas pour des pistes de terre, des gués, des traversées désertiques ou le transport volumineux. Plusieurs caractéristiques techniques rendent le choix absurde au premier abord : position de conduite très penchée vers l’avant, garde au sol faible, autonomie limitée en raison de petits réservoirs et d’une consommation pensée pour une utilisation sportive, capacité de charge réduite, et refroidissement optimisé pour un flux d’air stabilisé à haute vitesse. Un journaliste a d’ailleurs jugé la machine inadéquate par nature pour les exigences d’un tour du monde incluant hors-piste et passages en eau profonde. C’est précisément cette incongruité qui singularise le périple.
Florentina, 250 000 km et une seule modification documentée
Malgré la rudesse du terrain parcouru, la R1 utilisée pour le tour du monde est restée, en grande partie, d’origine. La seule modification documentée pour ce périple concerne la selle: Lucassen l’a coupée en deux pour loger davantage de bagages. Aucun autre équipement majeur n’est rapporté pour l’itinérance de 2001 à 2006, ce qui rend le résultat frappant : 250 000 km accomplis sur une sportive conservant sa configuration quasi d’usine, hormis cet aménagement pragmatique.

Les épreuves rencontrées sur la route
Le récit de voyage ne doit pas être idéalisé. Les étapes comportèrent des incidents sérieux : une arrestation suivie d’une semaine de détention, des pannes mécaniques sévères, de nombreuses chutes et un enlisement. Des rencontres dangereuses figurent aussi parmi les anecdotes rapportées, y compris des contacts avec des enfants soldats et la menace d’une arme pointée. Sur le plan physique, le voyageur souffrit d’un gros orteil cassé et d’une entorse grave de la cheville, dans des zones sans hôpital à proximité. Ces éléments, présentés sans sensationnalisme, soulignent la rudesse d’une entreprise menée à bord d’une machine inadaptée.

La machine polaire tient sur des pneus qui n’existaient pas
La dimension la plus spectaculaire du dossier est toutefois postérieure au tour du monde classique. Pour des projets arctiques, Sjaak Lucassen a conçu et construit une autre R1 de 2001, baptisée Arctic 1. Cette machine a été profondément modifiée pour évoluer sur neige et glace. Elle roule sur des pneus hors-norme, 60 cm de large à l’arrière et 40 cm à l’avant, des dimensions qui n’existaient pas dans le commerce pour une moto. Lucassen a dessiné ces pneus et trouvé un fabricant pour les produire.
Les adaptations ne se limitent pas aux gommes : le bras oscillant a été élargi, une transmission à chaîne primaire et secondaire a été conçue pour encaisser la largeur de la roue arrière, des tés de fourche extra-larges ont été réalisés et la carrosserie a été modifiée, tout en conservant la ligne générale d’une sportive. Ces transformations montrent une approche hybride entre ingénierie artisanale et esthétique de la sportive, visant à conserver l’identité de la R1 tout en la rendant capable d’évoluer sur la banquise.

Tests hivernaux et étapes polaires
Avant de s’engager sur des opérations polaires, des sorties hivernales de préparation ont été menées. L’un d’eux s’est déroulé sur la mer de Beaufort, et en mars et avril 2013 Lucassen est parti de Barrow, en Alaska. Ces sorties servaient à valider sur le terrain les solutions techniques retenues pour Arctic 1. Le froid ne lui était de toute façon pas étranger: en 2009, il avait déjà relié la Floride à l’Alaska, environ 16 000 km, avec la voyageuse allemande Doris Wiedemann.
Partir avec la moto qu’on aime, pas avec celle qu’on devrait
La trajectoire de Lucassen illustre une ligne de conduite simple et tenace : partir avec la moto que l’on aime plutôt qu’avec celle que l’on devrait logiquement choisir pour un tel projet. Cette philosophie explique en partie le choix de la R1, jugé imprudent par des critères techniques mais cohérent sur le plan personnel et esthétique. L’attachement à l’outil de voyage devient, dans ce cas, moteur de l’aventure.
Il a parcouru 200 000 kilomètres sur une sportive chaussée de pneus crantés
Une sportive de circuit devenue référence du voyage au long cours
L’histoire de Sjaak Lucassen relève du patrimoine motard autant que de l’exploit individuel. Une sportive de circuit, conçue pour des tours rapides sur l’asphalte, a servi de compagnon à 250 000 km autour du globe, avant d’être transformée en machine polaire grâce à Arctic 1. Ce parcours met en lumière deux facettes du voyage à moto : la performance technique des machines et la part d’irrationalité qui motive certains aventuriers. La même machine a d’ailleurs servi à un exercice exactement inverse: Nick Sanders a bouclé un tour du monde en dix-neuf jours sur une R1. Deux hommes, une même moto, et deux idées opposées de ce que le mot voyage veut dire, la vitesse d’un côté, la durée de l’autre.
Reste une leçon inconfortable pour tous les comparatifs de trails du monde. La machine la plus mal notée sur le papier a tenu deux cent cinquante mille kilomètres, sur tous les continents, avec une selle coupée en deux pour tout aménagement.
Sources :
- Motorpasion Moto
- Wikipedia, Sjaak Lucassen
- ADV Pulse
