Cette moto mesurait plus de trois mètres et pouvait embarquer toute une famille
La Böhmerland, nommée Čechie dans son pays, demeure une des silhouettes les plus insolites de l’entre-deux-guerres.
Conçue intégralement par Albin Liebisch, cette moto tchécoslovaque produite de 1924 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale se démarque par un empattement record et une ambition peu commune: transporter plusieurs passagers sur une machine de série. La version Langtouren affiche un empattement d’environ 3,20 m, ce qui fait de la Böhmerland la moto de série la plus longue jamais fabriquée.
Un cadre extrême et une esthétique sans compromis
Le dessin de la Böhmerland tranche par ses proportions. Liebisch a imaginé un châssis tubulaire entièrement soudé, très long, qui donne à la machine une impression d’allongement presque théâtral. La position des selles, en enfilade, répond à un objectif pratique: accueillir jusqu’à quatre personnes selon les versions, ce qui explique la longueur inhabituellement généreuse de l’empattement. La peinture vive, souvent jaune et rouge, accentue encore l’effet visuel et rend la machine immédiatement identifiable sur la route.
Moteur monocylindre et chiffres techniques
Sur le plan mécanique, la Böhmerland joue la simplicité robuste: un moteur monocylindre à soupapes en tête (OHV) d’environ 600 cm3, avec un alésage et une course de 78 x 120 mm. La puissance est indiquée à 24 ch, suffisante pour emmener la machine malgré sa taille inhabituelle. La motorisation reflète l’époque, privilégiant la fiabilité et la facilité d’entretien plutôt que la performance pure.
Avant elle, le quatre-cylindres était réservé à l’élite, cette Honda a tout changé
Des versions adaptées aux usages: Sport, Touren, Langtouren
La gamme comprenait plusieurs empattements et configurations, conçues pour des usages différents. Une version Sport offrait deux places, la Touren proposait trois places, et la Langtouren arrivait à quatre places. Les selles en enfilade facilitaient l’embarquement de plusieurs passagers, transformant la Böhmerland en sorte de voiturette motorisée sur deux-roues. Une machine expérimentale développée pour un usage militaire allait plus loin encore: elle pouvait accueillir quatre soldats et utilisait deux boîtes de vitesses, la seconde étant commandée par un passager pour offrir neuf rapports au total.
Innovations structurelles et roues pleines en aluminium
Plusieurs éléments font de la Böhmerland une curiosité technique. La fourche avant à biellettes, dite leading-link, et le châssis tubulaire témoignent d’une approche originale de la suspension et de la tenue de route. Surtout, les roues pleines en aluminium coulé constituent une première industrielle notable. Ces roues solides, réalisées en aluminium, ne se généraliseront dans l’industrie moto qu’à partir des années 1970, ce qui montre l’avant-gardisme de certaines solutions retenues par Liebisch.
Autonomie et détails pratiques
La Böhmerland se voulait également conçue pour les longues distances. Certaines descriptions mentionnent la présence de deux réservoirs cylindriques placés bas, de part et d’autre de la roue arrière, destinés à assurer une autonomie accrue lors de trajets prolongés. Ce détail est rapporté dans plusieurs comptes rendus et figures parmi les particularités les plus fréquemment citées de la machine, mais il reste présenté comme un trait distinctif plutôt que comme une donnée systématique de toutes les unités produites.
Production limitée, fabrication locale et rareté actuelle
La production de la Böhmerland est restée confidentielle: environ 775 machines sont sorties de l’usine de Liebisch, d’abord à Schönlinde puis à Kunratice, en région des Sudètes. L’atelier employait une vingtaine d’ouvriers qui assemblaient des pièces fabriquées localement selon les spécifications de Liebisch. Cette production modeste, conjuguée à la singularité du modèle, explique la rareté des exemplaires survivants et l’intérêt marqué des collectionneurs et des musées pour cette marque.

Une anomalie visuelle dans l’histoire motocycliste
La Böhmerland reste aujourd’hui une anomalie visuelle et technique. Par son empattement exceptionnel, par ses roues en aluminium moulé et par son ambition de transporter plusieurs passagers sur une machine de série, elle rompt avec les canons habituels de la moto. Aucun constructeur majeur n’a tenté, depuis, de reproduire à l’identique cette formule d’une moto aussi longue en production de série, ce qui confère à la Böhmerland une place à part dans l’histoire.
James May possède toutes les voitures qu’il veut, et pourtant il ne se sépare pas de cette moto
La Böhmerland comme témoin d’une époque
Au-delà de ses caractéristiques mécaniques et de sa silhouette, la Böhmerland illustre un moment particulier de l’industrie motocycliste européenne, où l’expérimentation de formes et de fonctions côtoyait la recherche de robustesse. Création personnelle d’un ingénieur-désigner, elle témoigne d’une volonté d’adapter la moto à des usages collectifs, et non seulement individuels. Les quelques centaines d’exemplaires fabriqués entre 1924 et la Seconde Guerre mondiale en font aujourd’hui un objet de curiosité et un jalon historique apprécié des amateurs d’innovations mécaniques et de design singulier.
Sources :
Image à la une : une Böhmerland de 1925, la moto de série la plus longue de l’histoire, ici en livrée jaune et rouge. Photo : Silosarg, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.
