Cette moto de 32 kg et 98 cm3 pouvait tomber du ciel en parachute et être opérationnelle en 11 secondes chrono
La Welbike occupe une place singulière dans l’histoire militaire et motocycliste de la Seconde Guerre mondiale: conçue pour être parachutée, compacte au point de tenir dans un tube, elle revendique le titre de plus petite moto jamais utilisée par les forces armées britanniques. Ce concentré d’ingénierie appliquée aux contraintes de l’aéromobilité combine des choix techniques radicaux, une mise au point clandestine à Station IX et une carrière opérationnelle à la fois réelle et limitée.
Une idée née à Station IX, dessinée pour le clandestin
La Welbike est le produit d’une initiative de Station IX, le centre de recherche du Special Operations Executive installé à Welwyn. L’idée remonte à l’observation des usages de motos aéroportées et à la volonté de disposer d’un véhicule individuel, facilement transportable, pour les opérations derrière les lignes ennemies. Le lieutenant-colonel John Dolphin, à la tête de Station IX, inspira le projet, qui fut mis en forme par l’enthousiaste de motocyclettes Harry Lester. Le nom même, Welbike, suit la tradition de baptiser les équipements clandestins développés à Welwyn par le préfixe « Wel ».
Conception extrême: 98 cm3, 32 kg et quasiment dépouillée
La Welbike repose sur un moteur Villiers monocylindre deux-temps de 98 cm3, refroidi par air, associé à une transmission à une seule vitesse. Le constructeur industriel engagé pour la production fut Excelsior Motor Company, à Birmingham. Le faible poids à sec de 32 kg et le réservoir minimal de 3,7 litres résultent d’un cahier des charges drastique: chaque gramme devait permettre d’optimiser le conditionnement et la capacité aéroportée.
Pour tenir dans le conteneur de largage, la machine a été dépouillée de presque tout: aucune suspension, aucun éclairage, un seul frein arrière, guidon repliable et tube de selle télescopique. Ces compromis visaient à garantir que la Welbike puisse être assemblée et mise en route en un temps record, au prix d’une polyvalence réduite sur terrains difficiles.
Conditionnement dans le CLE Canister et procédure d’emploi
La Welbike fut conçue pour entrer dans le CLE Canister, le conteneur standard de parachutage, aux dimensions très limitées: 130 cm de long, 38 cm de haut et 30 cm de large. Pour gagner de la place, la machine était placée à un angle à l’intérieur du tube, la roue arrière vers la base du conteneur. Le réservoir nécessitait une pression intermittente, fournie par une pompe manuelle incorporée initialement, afin d’assurer l’alimentation du carburateur.
Une fois le canister au sol, la procédure d’assemblage était minimale: déplier et verrouiller le guidon sur des goupilles à ressort, relever la selle, déployer les repose-pieds et lancer le moteur par une poussée. L’objectif affiché était ambitieux: être prêt à partir en seulement 11 secondes après ouverture du conteneur. Avec son moteur de 98 cm3, la Welbike atteignait environ 48 km/h et, avec le réservoir plein, offrait une autonomie d’environ 145 km sur terrain plat.
Production, variantes et mise en service
La conception simple permit une production rapide et, après des expérimentations et des essais de largage, la Welbike passa à la fabrication. Au total, 3 641 exemplaires furent construits, en plus d’un prototype et de quelques machines pilotes. La production donna naissance à plusieurs variantes de série, connues sous les appellations Mark 1 et Mark 2 (avec deux séries), ces dernières apportant des modifications pratiques au réservoir et à l’ouverture de remplissage afin de simplifier l’emploi en action.
La Welbike ne resta pas cantonnée aux petits groupes clandestins: elle fut distribuée à des unités aéroportées britanniques, notamment la 1re et la 6e divisions aéroportées, et fut présente lors d’opérations majeures, y compris l’action à Arnhem pendant l’opération Market Garden. Des unités d’assaut au sol, comme les Commandos et les Royal Marines, et des équipages de la Royal Air Force utilisèrent également la machine pour ses dimensions compactes et sa simplicité, en particulier sur certains terrains et aérodromes lointains.
Quand l’ingéniosité se heurte à la réalité du terrain
Sur le papier, la Welbike offrait une solution élégante: un véhicule individuel, léger et immédiatement opérationnel après un largage. Dans la pratique, plusieurs limites apparurent. Les conteneurs de parachutage et leurs charges n’atterrissaient pas toujours à proximité des parachutistes, la différence de masse entre un homme et un canister entraînant des dispersions de trajectoire. Ainsi, trouver un canister pouvait devenir une quête au milieu du chaos du débarquement.
La configuration technique elle-même handicapa la Welbike sur les routes de campagne: la faible puissance du moteur, alliée aux petites roues et à l’absence de suspension, laissa la machine à la peine sur chemins accidentés et terrains boueux. En situation de combat, l’impératif de se mettre à l’abri rapidement rendait parfois l’assemblage et l’utilisation de la moto peu pratiques. Enfin, l’apparition et la généralisation de planeurs plus volumineux permirent le transport de motos bien plus musclées et robustes, rendant la petite Welbike moins indispensable.
Fin de carrière et héritage
Après la guerre, beaucoup d’exemplaires furent mis au rebut ou vendus. Une partie importante du stock fut exportée vers les États-Unis et commercialisée, y compris par des magasins civils. L’absence de frein avant et l’équipement minimal rendaient l’usage sur route problématique, aussi la Welbike trouva-t-elle une seconde vie dans l’agriculture et l’usage hors route.
Le concept eut tout de même une postérité industrielle: John Dolphin poursuivit le développement d’un véhicule léger civil et participa à la création de la Corgi Motorcycle Co Ltd., qui donna naissance au Corgi scooter, un descendant direct de l’idée d’une micro-moto facilement transportable.
La Welbike reste aujourd’hui un objet patrimonial fascinant: symbole d’une ingénierie contrainte par l’aéromobilité et la clandestinité, elle illustre à la fois l’ingéniosité technique et les compromis imposés par la réalité du combat. Petit par la taille mais grand par la singularité, ce « parascooter » témoigne d’une époque où chaque détail de poids et d’encombrement pouvait changer la donne sur un théâtre d’opérations.
Sources :
Image à la une : une Welbike pliée dans son conteneur de parachutage. Photo : zaphad1, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.
