Elle a fait huit traversées des États-Unis à moto en dormant dans les stations-service
Dans l’Amérique des années 1930, où les lois Jim Crow organisaient la ségrégation raciale et où une femme à moto constituait déjà une anomalie sociale, Bessie Stringfield traversait le pays seule, en lançant une pièce de monnaie sur une carte pour choisir sa prochaine destination.
Ce que chaque kilomètre lui coûtait, en risques, en humiliations et en ingéniosité, reste l’essentiel de son histoire.
Une biographie aux zones d’ombre assumées
Reconstituer les débuts de la vie de Bessie Stringfield n’est pas simple, et la source de cette complexité mérite d’être nommée. Le travail de référence est celui d’Ann Ferrar, qui l’a connue et a enregistré son histoire orale pour son livre Hear Me Roar : Women, Motorcycles and the Rapture of the Road. C’est elle qui signe la notice d’intronisation au AMA Motorcycle Hall of Fame.
La version longtemps diffusée, et venant d’elle-même, la disait née à Kingston, en Jamaïque, en 1911, orpheline de mère, abandonnée par son père, puis adoptée à Boston par une femme irlandaise aisée. Des documents et témoignages apparus depuis ont remis cette version en cause. Le musée Harley-Davidson, qui a pu étudier des pièces issues directement de sa succession, indique une naissance en Caroline du Nord en 1912.
Les deux dates coexistent aujourd’hui dans des publications officielles. La notice du Hall of Fame porte toujours 1911 à 1993 et ne dit rien du lieu de naissance. Harley-Davidson écrit 1912 et la Caroline du Nord. Sa biographie conserve donc des zones d’ombre que les archives comblent peu à peu, sans les effacer entièrement.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que la moto entre dans sa vie à l’adolescence. À 16 ans, elle monte pour la première fois sur une Indian Scout de 1928, sans aucune expérience préalable, et apprend selon son propre récit pratiquement seule. L’Indian restera une exception. Au fil des années, Bessie développe une préférence absolue pour Harley-Davidson et dira avoir possédé 27 exemplaires. Sa formule est sans ambiguïté : « Pour moi, la Harley est la seule moto jamais construite. »
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Huit traversées, 48 États, une pièce de monnaie
À partir de 1930, les voyages commencent pour de bon. La méthode de navigation est radicale : lancer une pièce sur une carte et partir vers le point où elle tombe. Entre les années 1930 et 1940, Bessie accomplit huit longs périples en solitaire à travers les États-Unis et finit, selon le récit qu’elle a confié à sa biographe Ann Ferrar, par couvrir les 48 États contigus.
Aujourd’hui, un tel voyage serait déjà exigeant. Dans l’Amérique de l’époque, il l’était infiniment plus. Les grandes autoroutes inter-États n’existaient pas encore. Dans le Sud du pays, les lois Jim Crow imposaient la ségrégation raciale dans les hôtels, les restaurants, les stations-service. Pour une femme afro-américaine voyageant seule à moto, chaque étape relevait d’un calcul de survie.
Pour subsister, Bessie enchaîne les petits travaux et participe à des exhibitions et à des compétitions. Les nuits posent un problème concret et permanent. Elle l’a formulé sans détour : « Si tu avais la peau noire, il n’y avait pas moyen de trouver un endroit où passer la nuit. Je savais que le Seigneur prendrait soin de moi et il l’a fait. Si je trouvais d’autres Noirs, je restais avec eux. Sinon, je dormais sur ma moto dans les stations-service. »
Le double obstacle : être noire et être femme
Le racisme n’est pas le seul obstacle. Être une femme à moto suffit, à l’époque, à provoquer stupeur et préjugés. Bessie Stringfield subit les deux discriminations simultanément. « Partout où j’allais, les gens étaient choqués de voir une femme noire sur une moto », racontait-elle.
Parmi les épisodes qu’elle relatait figure celui d’une course de flat track qu’elle remporte en dissimulant son identité sous le casque. Quand elle l’ôte et que les organisateurs découvrent qu’une femme vient de gagner, le prix lui est refusé. L’épisode ne vient pas d’une archive mais de son propre récit, et c’est à ce titre que la notice officielle du Hall of Fame le publie.
Les dangers physiques sont, eux, documentés dans ses témoignages. Elle raconte qu’un homme au volant d’un pick-up la suit un jour dans le Sud du pays, la force à quitter la route et la fait tomber de sa moto. Ce type de violence faisait partie des risques qu’une femme afro-américaine voyageant seule devait intégrer dans son quotidien.
Estafette civile en 1942, Harley-Davidson bleue sur les bases militaires
Avec l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, Bessie met son expérience au service de l’armée en devenant estafette civile à moto. Seule femme de son unité selon ses biographes, elle suit un entraînement intensif qui comprend des techniques pour traverser marécages et terrains difficiles, notamment la construction de passages de fortune avec des cordes et des troncs.
Le musée Harley-Davidson apporte ici un élément documenté : en 1942, Bessie participe à l’entraînement motocycliste du Defense Council of Dade County, en Floride, aux côtés de sept autres motocyclistes afro-américains, tous des hommes. Elle passe cet entraînement sur sa propre machine, une Harley « 61 », du nom de sa cylindrée en pouces cubes, soit un peu plus de 1 000 cm3. Sur sa Harley-Davidson bleue, elle transporte des documents d’une base militaire à l’autre sur le territoire américain.
Miami, la reine et le capitaine de police
Bessie s’installe dans la région de Miami après la guerre et achète au début des années 1950 une maison près d’Opa-locka, qui devient aussi un point de ralliement pour d’autres motocyclistes. Les ennuis avec la police locale ne tardent pas : arrêtée à répétition parce qu’elle est une femme noire à moto, elle décide d’aller trouver directement un capitaine de police et lui démontre sa maîtrise en exécutant des manœuvres dans un parc. Selon son récit, les problèmes avec les agents cessent à partir de ce moment.
Elle travaille d’abord comme domestique, puis étudie pour devenir infirmière et obtient la qualification professionnelle. La moto reste centrale. Dans les années 1960, elle fonde l’Iron Horse Motorcycle Club, qui obtient en 1965 l’enregistrement AMA numéro 1557. Les réunions se tiennent chez elle, à Opa-locka. La presse locale la surnomme d’abord « Negro Motorcycle Queen », puis adopte le titre qui restera : « Motorcycle Queen of Miami ». La notice du Hall of Fame donne au surnom une autre origine : sa façon de traverser Miami debout sur sa Harley.
Sa vie privée est tout aussi mouvementée, selon ses propres mots : six mariages, six divorces. Le nom Stringfield vient du troisième mari, Arthur Stringfield, qui lui aurait demandé de le conserver après leur séparation en lui disant qu’elle l’avait rendu célèbre.
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Rouler jusqu’au bout, malgré les médecins
Atteinte d’une maladie cardiaque dans ses dernières années, Bessie reçoit des médecins le conseil d’arrêter de rouler. Sa réponse résume l’ensemble de sa trajectoire : « Il y a des années, le médecin m’a demandé d’arrêter, mais je lui ai répondu que si je ne roule pas, je ne vivrai pas longtemps. Alors je n’ai jamais arrêté. » Elle continue à rouler jusqu’à ce que la maladie l’en empêche physiquement.
Bessie Stringfield meurt le 16 février 1993 en Floride. En 2000, l’American Motorcyclist Association crée le Bessie Stringfield Award pour reconnaître la contribution des femmes au monde du motocyclisme. En 2002, elle entre à titre posthume au AMA Motorcycle Hall of Fame. En 2025, le musée Harley-Davidson lui consacre une exposition construite à partir de photographies, documents, vêtements et objets issus directement de sa succession, un matériau qui permet, peu à peu, de séparer la femme de la légende.
Sources :
- La notice d’intronisation de Bessie Stringfield au AMA Motorcycle Hall of Fame, rédigée par Ann Ferrar
- Les huit traversées en solitaire, l’intronisation de 2002 et le Bessie Stringfield Award (American Motorcyclist Association)
- La naissance en Caroline du Nord en 1912, l’entraînement de 1942 du Defense Council et l’exposition tirée de sa succession (Harley-Davidson)
- Le mythe de Bessie Stringfield, la motarde noire face à la ségrégation américaine (InSella)
