Le vert portait malheur en course, Kawasaki l’a choisi pour la télévision
Pendant des décennies, le vert a porté la réputation de couleur porte-malheur dans les sports mécaniques.
D’abord dans les courses automobiles, puis en motocyclisme, cette superstition a poussé équipes et pilotes à l’ignorer, notamment sur les ovales américains. Pourtant, une marque a choisi d’affronter ce tabou et d’en faire une marque de fabrique. L’histoire du « vert Kawasaki » mêle accidents anciens, calcul marketing et un retournement d’image devenu patrimoine industriel.
Une croyance dont personne ne connaît vraiment l’origine
La crainte du vert sur les circuits trouve ses racines dans plusieurs épisodes et hypothèses. L’une des explications souvent avancées renvoie aux pigments verts du début du XXe siècle, alors formulés à partir d’arsenic et effectivement toxiques, mais aucune preuve ne relie formellement cette chimie à la superstition des pistes. Le résultat, en revanche, est tangible: pendant des années, les équipes sérieuses se méfiaient du vert, le jugeant de mauvais augure dans de nombreuses compétitions.
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Deux accidents ont scellé la réputation de la couleur
Deux accidents, longtemps cités par la tradition des paddocks, ont donné du poids à cette croyance. Le premier remonte à 1910, lors d’une course à la foire d’Etat de New York à Syracuse, où la voiture verte de Lee Oldfield quitta la piste et alla heurter les tribunes. Le pilote lui-même a estimé plus tard que cet événement avait nourri la superstition.
Le second frappa plus profondément les esprits: le 25 novembre 1920, sur un anneau en planches de Beverly Hills en Californie, Gaston Chevrolet trouva la mort en percutant la Duesenberg d’Eddie O’Donnell. Les deux pilotes décédèrent dans l’accident. Le caractère symbolique de cette tragédie était amplifié par le statut de Gaston Chevrolet, frère cadet du cofondateur de la marque automobile Chevrolet, et par sa victoire aux 500 miles d’Indianapolis six mois plus tôt. La voiture impliquée était verte, ce qui renforça l’association entre couleur et malheur.

La télévision couleur a tout déclenché à Daytona
Le tournant survient en 1969. Kawasaki cherche alors à exister sur un marché américain devenu stratégique, et fait le choix inverse de tous les autres: se faire remarquer par la couleur. Pour les 200 miles de Daytona, l’épreuve la plus en vue du calendrier américain, courue sur les virages relevés du superspeedway, la marque engage des machines peintes d’un vert très vif associé au blanc. La raison est limpide et rarement rappelée: cette année-là, la course est retransmise en couleur à la télévision, et il fallait être reconnaissable à l’écran.
Les modèles engagés étaient des A1RA de 250 cm3 et des A7RA de 350 cm3. Le paddock fut étonné par l’impact visuel. La stratégie commerciale de l’époque se résumait à une logique simple: gagner le dimanche, vendre le lundi. Kawasaki ne remporte pas Daytona en 1969. La couleur, elle, n’était même pas censée rester. Elle est devenue immédiatement identifiable, et la marque a choisi d’assumer plutôt que de revenir en arrière.

De la Green Streak à la Green Meanie, la couleur s’installe
La couleur n’était pas pensée comme un choix définitif, mais elle fut rapidement intégrée au catalogue. Le premier modèle de production à arborer ce vert fut la F21M dite Green Streak, une tout-terrain de compétition dotée d’un monocylindre deux-temps de 238 cm3 refroidi par air, à admission par disque rotatif. La machine, produite à la fin des années 1960, était créditée d’environ 30 ch pour une masse d’une centaine de kilos, traits qui la plaçaient dans la catégorie des petites motos sportives de l’époque.
Plus tard, la H2R surnommée Green Meanie prend le relais. Ce trois-cylindres deux-temps de 748 cm3, apparu en 1971, ancre définitivement la couleur dans l’imaginaire sportif: Gary Nixon remporte sur cette machine le championnat AMA de course sur route en 1973.
La décennie suivante confirma la transformation. Apparues en 1974, les KR250 et KR350 permirent à la marque de dominer les catégories GP250 et GP350 entre 1978 et 1982. Sous le guidon de pilotes tels que Kork Ballington et Anton Mang, ces machines rapportèrent huit titres mondiaux répartis entre les deux classes, ainsi que quatre titres constructeurs consécutifs en GP250. Le vert n’était plus un élément de provocation ponctuel, mais la couleur qui symbolisait la réussite sportive.
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Ce que la couleur raconte aujourd’hui
La trajectoire du vert chez ce constructeur illustre une transformation culturelle et marketing rare dans l’histoire industrielle. Une teinte rejetée par superstition a été détournée en instrument d’identification et de différenciation commerciale, puis consolidée par des succès sportifs. Aujourd’hui, le vert évoque moins la malchance et davantage une marque, son histoire et son engagement en compétition.
Reste le mécanisme, qui vaut au-delà de la moto: une décision prise pour une raison purement technique, l’arrivée de la télévision couleur, a fini par effacer une croyance vieille de soixante ans. Aujourd’hui ce vert-là ne dit plus le malheur, il dit un nom.
Sources :
- Bike EXIF, d ou vient le vert Kawasaki
- Kawasaki, histoire sportive de la marque
- Jalopnik, la superstition du vert en course
- Motorpasion Moto
