Le même homme a certifié deux Easy Rider différentes comme étant la seule vraie
La vente aux enchères d’un chopper à décor étoilé attribué au film Easy Rider a mis en lumière les fragilités du marché des motos de cinéma.
Adjugée 1,35 million de dollars lors d’une vacation californienne en octobre 2014, la « Captain America » a suscité une bataille d’authenticité opposant collectionneurs et témoins du tournage, et relance la question des preuves quand la parole d’un seul homme devient la principale garantie.
Ce n’était pas une vente de motos, mais d’accessoires de cinéma
La machine, présentée lors d’une vente organisée à Calabasas par un commissaire-priseur spécialisé dans les objets de cinéma, n’a pas été proposée dans un catalogue de motos de collection traditionnel. Le lot, identifié comme « Captain America », a été proposé avec un prix de réserve à 1 million de dollars et plusieurs documents présentés comme éléments d’authentification. Le vendeur était Michael Eisenberg, un collectionneur de Los Angeles, qui avait acquis la moto plus tôt dans la même année.
Si le montant de 1,35 million de dollars place la pièce parmi les lots les plus onéreux liés au monde de la moto, il ne s’agit pas d’un record officiel pour une moto vendue dans une vente spécialisée de véhicules. Dans la mémoire du marché demeurent des adjudications établies chez des maisons de vente reconnues pour les motos, dont le record mondial en salle pour une motocyclette, établi le 25 janvier 2018 chez Bonhams à Las Vegas, quand une Vincent Black Lightning de 1951 a atteint 929 000 dollars. Cette machine, présentée comme l’une des dix-neuf survivantes, avait servi à établir un record de vitesse national en Australie en 1953. Son acheteur n’a jamais été identifié autrement que par sa nationalité australienne.
Il convient de ne pas confondre cette Vincent avec celle du record de Bonneville, pilotée par Rollie Free en maillot de bain. Ce sont deux exemplaires différents du même modèle.
Une moto d’avant-guerre cachait trois cylindres dans sa roue avant
Quatre machines pour le tournage, trois volées avant la première
Le cas de la « Captain America » se déroule dans un contexte déjà complexe. Quatre motos avaient été construites pour le tournage d’Easy Rider, trois d’entre elles ayant été volées avant la sortie du film. La quatrième a été remise à Dan Haggerty, l’acteur qui s’occupait des motos pendant le tournage, par l’un des deux comédiens principaux, les sources divergeant sur lequel. Haggerty l’a revendue aux enchères en 2001, et pendant des années il a tenu le rôle d’intermédiaire et surtout de certificateur.
La machine a ensuite refait surface au National Motorcycle Museum d’Anamosa, dans l’Iowa, qui l’a cédée à Eisenberg. En face, un autre exemplaire revendiqué comme authentique appartient à Gordon Granger, un Texan qui affirme le détenir depuis 1996 et l’avoir payé 63 500 dollars à l’époque. Cette machine reste dans sa famille et fait l’objet d’une revendication concurrente.
Le même homme avait déjà certifié une autre machine
L’authenticité de la moto adjugée repose en grande partie sur l’intervention de Dan Haggerty, présenté pendant longtemps comme une référence puisque c’est lui qui entretenait les machines pendant le tournage. Problème, Haggerty avait déjà authentifié et vendu une autre « Captain America » des années auparavant, et avait fourni des assurances écrites à ce propriétaire qu’il s’agissait de la seule machine survivante du film. Cette double authentification a jeté un doute majeur sur la valeur probante des documents présentés avec le lot vendu en 2014.
Au moment de la vente, des documents signés par lui étaient exposés pour étayer la provenance. La moto est partie accompagnée de trois lettres d’authenticité, ce qui, dans cette affaire, constitue moins une garantie qu’une ironie: le même signataire avait délivré ailleurs des assurances écrites de sens contraire.
Celui qui a dessiné le chopper a demandé l’arrêt de la vente
Peter Fonda, coauteur du scénario et auteur du croquis originel à l’origine du chopper allongé devenu icône, s’est dit très préoccupé par la situation. Il a expliqué à un quotidien américain qu’il espérait voir la vente annulée, et a résumé son sentiment d’une formule restée célèbre: il y avait, quelque part dans cette affaire, un gros rat qui sentait mauvais. Cette prise de position publique d’une figure centrale du film a renforcé la controverse autour de la vente et la qualité des preuves produites.
Sur ce marché, l’acheteur ne dit presque jamais son nom
Après la vente, un litige a opposé des propriétaires revendiquant chacun la vraie « Captain America ». Les termes de ce différend ont été portés publiquement, sans qu’une conclusion définitive ne soit produite dans les éléments disponibles. L’acheteur de la vacation de Calabasas est resté confidentiel, conformément à la pratique fréquente sur ce segment du marché.
Le cas illustre les paradoxes du marché des motos de prestige et des objets de cinéma. D’un côté, des records de prix émergent dans des maisons de vente reconnues pour les véhicules, comme la Vincent Black Lightning à 929 000 dollars en 2018 chez Bonhams à Las Vegas, ou la Brough Superior SS100 Alpine Grand Sports de 1929, 986 cm3, adjugée 315 100 livres le 30 novembre 2014 chez Bonhams à Londres, un record pour la marque. De l’autre, les objets de cinéma peuvent atteindre des sommets dans des ventes spécialisées, alors que leur valeur probatoire dépend parfois d’une chaîne de confiance ténue.
La Lamborghini des deux-roues n’a jamais conçu ses propres moteurs tout-terrain
Ce qui reste quand la preuve tient à un seul témoignage
La vente de la « Captain America » montre qu’une pièce célèbre peut valoir plus pour son rôle dans l’imaginaire collectif que pour ses qualités mécaniques. Elle souligne aussi la vulnérabilité d’un système où l’acheteur reste souvent anonyme et où l’authenticité repose sur la mémoire et les attestations d’individus, parfois contradictoires. Lorsque l’un de ces individus revient sur ses propres certifications, la solidité de la provenance s’effrite, laissant place à la controverse plutôt qu’à la certitude.
Deux machines revendiquent donc le même passé, l’une a changé de mains pour 1,35 million de dollars, l’autre dort dans une famille texane depuis 1996. Aucune autorité n’a tranché publiquement, et il n’est pas certain qu’une autorité soit en mesure de le faire.
Ce n’est pas un cas isolé sur ce marché: la provenance d’une machine de Steve McQueen a elle aussi été mise en cause récemment, sans que cela pèse sur son prix.
Sources :
