Une moto d’avant-guerre cachait trois cylindres dans sa roue avant
Entre invention mécanique et curiosité patrimoniale, la Killinger und Freund figure parmi les anomalies les plus frappantes de l’histoire motocycliste.
À première vue, la machine ressemble à une projection futuriste d’avant-guerre, carrosserie entièrement profilée et roues carénées. À l’intérieur de la roue avant pourtant, le détail qui fascine résume l’ambition technique du projet: un moteur trois-cylindres deux-temps en étoile, logé dans le moyeu.
Tout part d’une machine munichoise des années vingt
Le point de départ est la Megola, construite à Munich dans les années 1920, qui portait dans sa roue avant un cinq-cylindres en étoile de 640 cm3 développant 14 ch, sans embrayage ni boîte de vitesses. À partir de 1935, un groupe de cinq ingénieurs munichois entreprend de reprendre ce concept pour le moderniser et le rendre plus abouti.
Sur la machine d’origine et son moteur en étoile de 640 cm3, voir le dossier consacré à la Megola. Deux noms de famille émergent, Killinger et Freund, et le travail s’étale sur trois ans. Le prototype est présenté en 1938 au Salon de l’automobile de Berlin, sous le nom de Friedenstaube, que l’on traduit par Colombe de la paix, appellation qui tranche avec la période, sans autre commentaire politique.
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Trois cylindres logés à l’intérieur de la roue avant
Le moteur demeure, comme chez la Megola, une architecture échappant aux conventions: un trois-cylindres deux-temps en étoile de 600 cm3, installé directement dans la roue avant. La cylindrée est la même que celle de la machine d’origine, mais l’ensemble est beaucoup plus léger et plus simple qu’un moteur standard de l’époque. Le groupe moteur utilise un Drehschieber, un disque rotatif servant de distributeur pour l’admission, ce qui assure un calage précis de l’arrivée du mélange air-carburant vers les trois logements de vilebrequin.
La conception mécanique évite le recours à un volant moteur, l’arrangement des trois manivelles sur un pignon commun et la réaction des pistons dans le sens de rotation assurent un parfait équilibre des pièces en mouvement. Les cylindres, à parois en KS (Kolbenschmidt), sont noyés dans un carter en alliage Silumin. Visuellement, ce sont surtout les culasses en alliage à ailettes et les tubes d’échappement, logés entre les rayons moulés de la roue avant, qui trahissent la mécanique. Les branches plates de la jante étaient conçues pour jouer un rôle de ventilateur et favoriser le refroidissement.
Cette fois, il y avait un embrayage et une boîte
La Killinger und Freund ne se contente pas d’un tour de force d’assemblage. Contrairement à la Megola, elle reçoit une boîte de vitesses et un embrayage, éléments essentiels pour rendre la machine utilisable au quotidien. La transmission à deux rapports est construite comme un différentiel, avec des pignons à denture inclinée, et l’embrayage se compose de disques classiques, les ressorts disposés en périphérie. La commande de boîte s’effectue par câbles d’acier actionnés au pied, un choix qui facilite la manipulation.
Plusieurs détails témoignent d’une volonté d’aboutissement pratique: un carburateur réalisé sur mesure sans pointeau ni flotteur, afin d’éviter les problèmes liés aux vibrations, un allumage par batterie très léger pour garantir des démarrages fiables et limiter le poids, et la présence du distributeur et des vis platinées logés dans le moyeu. À l’origine, les concepteurs avaient même envisagé d’installer un démarreur-dynamo.
L’entretien a été pensé: après dépose du moteur, obtenue en retirant seulement deux boulons et quelques liaisons électriques, toutes les pièces importantes restent accessibles. La roue avant disposait d’une jante démontable à bande fendue, très proche du principe des jantes fendues développées ailleurs, ce qui simplifiait le remplacement du pneumatique. Le frein avant était intégré dans le moyeu, et la suspension arrière comportait des amortisseurs télescopiques remplis d’huile. La carrosserie en tôle sur armature tubulaire intégrait un accès aux ressorts de la selle pour ajuster sa fermeté.
Une silhouette qui n’appartient pas à son époque
L’esthétique tenait une place centrale dans le projet. La machine présentait des caches arrondis sur l’avant et l’arrière, une fourche aérodynamique retravaillée, un réservoir et un châssis tubulaire recouvert de tôles formant une silhouette filante. Les échappements enroulés entre les rayons et la continuité de la carrosserie donnaient à l’objet un aspect de monoplace de course ou de prototype venu d’une époque ultérieure. La priorité donnée à l’aérodynamisme répondait à des objectifs pratiques, protection contre la boue et les projections, mais aussi à un souci esthétique prononcé.
Un destin contrarié par la production de guerre
Après la présentation au Salon, les concepteurs cherchent un partenaire industriel. Vers 1940 la démarche s’oriente vers une entreprise d’armement, mais la priorité accordée à la production militaire et la situation du pays mettent fin aux perspectives de fabrication en série. Une ou deux unités seulement ont existé, d’après les informations disponibles. Un exemplaire a été retrouvé par l’armée américaine au printemps 1945 dans une installation allemande, mais il n’est pas établi s’il s’agissait du prototype original. Cet exemplaire a été exposé brièvement aux États-Unis puis vendu comme ferraille, et l’histoire matérielle de la plupart des pièces reste lacunaire.
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Cinquante kilos de roue, et rien qui ressemble à 1938
La Killinger und Freund Friedenstaube concentre un paradoxe qui captive les amateurs de patrimoine technique: une roue avant de seulement 50 kg, contenant un moteur trois-cylindres en étoile de 600 cm3, montée sur une moto profilée de 135 kg, résultat d’une ambition de rationalisation et d’aérodynamique poussée. L’ensemble illustre à la fois l’audace des ingénieurs et la fragilité des projets indépendants face aux contraintes historiques. Il n’en a jamais existé plus d’un ou deux exemplaires, et cela suffit à en faire l’un des témoins les plus étranges de ce que l’entre-deux-guerres a tenté sur deux roues.
Sources :
