Dodge annonçait 680 km/h, ses propres essais n’ont jamais dépassé 160
La Dodge Tomahawk reste une anomalie du patrimoine industriel: un véhicule concept conçu autour du V10 de la Dodge Viper, vendu comme objet de luxe par catalogue, mais jamais homologué pour circuler.
Son esthétique rétro-Art déco, son moteur 8,3 litres et ses quatre roues rapprochées ont suscité fascination et controverse, en particulier à cause de vitesses de pointe annoncées qui défient la physique et d’essais réels restés très modestes.
Un moteur de voiture de sport posé entre quatre roues
La Tomahawk a été construite autour du moteur V10 emprunté à la Dodge Viper, un bloc de 8,3 litres revendiquant 500 ch. Plutôt qu’une configuration classique, le projet a retenu une disposition à quatre roues, regroupées par paires à l’avant et à l’arrière. Cette architecture permet, grâce à des éléments de suspension indépendants et à des bras oscillants à moyeu central, d’incliner l’ensemble et d’effectuer du contre-braquage comme sur certains véhicules à trois roues inclinables.
Les choix techniques ont été dictés par l’exigence visuelle et mécanique: placer un moteur automobile imposant entre des trains roulants qui conservent une silhouette «moto», tout en offrant un rendu «fonctionnel». Pour loger le V10 plus bas, la lubrification est passée en carter sec et le refroidissement a été repensé: deux petits radiateurs dans l’espace en V au-dessus du moteur et un ventilateur entraîné par courroie provenant d’une Porsche 911 ont été adoptés.
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On le commandait dans un catalogue de Noël
La Tomahawk n’a pas été commercialisée en concession. Elle a été proposée comme objet de collection via le catalogue de Noël du grand magasin américain Neiman Marcus, au prix de 555 000 dollars. Neuf exemplaires ont trouvé preneur. Dodge présentait les reproductions comme des « automotive sculpture », des sculptures automobiles destinées à l’exposition et non à l’usage routier, formulation choisie en partie pour des raisons de responsabilité juridique.
Ce mode de vente, par catalogue de luxe, souligne le double statut de l’engin: prouesse de design et opération de marque. Pour le constructeur, la Tomahawk jouait un rôle marketing important, démontrant une audace créative plus que l’intention de lancer une production en série.
Deux vitesses maximales différentes sur la même page de communiqué
Le discours officiel a alimenté la légende: des communiqués et porte-parole ont avancé des vitesses potentielles variant de 300 miles par heure, soit environ 480 km/h, à 420 miles par heure, soit environ 680 km/h. Il a été constaté qu’une page de presse diffusée par le constructeur affichait simultanément ces deux chiffres contradictoires, renforçant l’impression d’un exercice de communication plutôt que d’une estimation rigoureuse.
Un communiqué daté du 6 janvier 2003 donnait, dans son tableau de spécifications, des vitesses estimées dépassant 300 miles par heure et, en parallèle, des chiffres approchant 400 miles par heure, ainsi qu’un 0 à 100 km/h annoncé à 2,5 secondes. Ces annonces ont été rapidement remises en question par les spécialistes: la méthode apparente de calcul repose sur la seule puissance et le rapport final, sans prise en compte de la traînée aérodynamique, de la résistance au roulement ni des contraintes de stabilité à très haute vitesse.
Un ingénieur de la marque a résumé le raisonnement d’une phrase restée célèbre: si une Viper de 3 400 livres atteint 190 miles par heure, alors cet engin en ferait 400 sans difficulté. Soit, en mesures françaises, une voiture de 1 542 kg lancée à 306 km/h qui servirait de référence pour promettre 644 km/h à un engin plus petit et bien moins profilé. Les analystes ont démonté ce raccourci en rappelant que la traînée croît avec le carré de la vitesse, et qu’aucun calcul de ce type ne tient à ces allures.
Ce que la marque a fini par admettre sur ses propres essais
La révélation la plus nette demeure l’absence de vérification indépendante: aucun essai routier indépendant n’a jamais été publié. Pire, le constructeur a reconnu que, lors de ses propres essais, la Tomahawk n’avait jamais été menée au-delà de 100 miles par heure, soit environ 160 km/h. L’écart entre les pointes annoncées, jusqu’à 680 km/h, et la vitesse réellement atteinte en interne, 160 km/h, résume la distance entre la communication spectaculaire et la réalité opérationnelle.
Sur le plan de la mise en scène, la présentation fit aussi appel au spectaculaire: le directeur des opérations du groupe est arrivé sur scène au guidon de la machine lors de la présentation, geste destiné à marquer les esprits et à donner corps à l’objet. Malgré cela, la qualification juridique et technique de l’engin restait celle d’une sculpture roulante, non destinée à la circulation.
Elle roulait vraiment, mais pas comme on l’imagine
La Tomahawk n’était pas une maquette figée. Le projet a abouti à des exemplaires roulants conçus pour être «fonctionnels», avec une transmission manuelle à deux rapports et des suspensions inédites permettant l’inclinaison coordonnée des deux roues de chaque côté. Toutefois, la plage de braquage est très limitée, avec environ 20° de chaque côté, ce qui se traduit par un rayon de braquage très conséquent et une maniabilité réduite dans les manœuvres lentes.
Les modifications du V10, la refonte du système de lubrification et l’adaptation du refroidissement montrent l’effort technique pour rendre l’engin viable mécaniquement. Mais la viabilité à haute vitesse, sur la base d’essais publics et de validations indépendantes, n’a jamais été démontrée.
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Ce qu’il reste de l’opération, vingt ans après
La Dodge Tomahawk est restée, au fil des années, un symbole: celui d’une opération où le spectaculaire et la démonstration de force technique servent d’outil de communication. Vendue 555 000 dollars via un catalogue de luxe et produite à très faible volume, la machine a rempli sa mission de générer du buzz et de marquer les esprits, sans jamais franchir l’étape qui aurait tout validé, celle d’un essai indépendant.
Reste un objet qui brouille les frontières: trop mécanique pour n’être qu’une sculpture, trop illégal pour être un véhicule, vendu comme un cadeau de fin d’année. Et un chiffre de 680 km/h qui continue de circuler alors que ceux qui l’ont construit n’ont jamais osé dépasser 160.
Sources :
- Dodge Tomahawk (Wikipedia)
- TopSpeed, faits sur la Dodge Tomahawk
