Cette moto française avait une carrosserie et un tableau de bord de voiture mais pas de fourche
La Majestic figure parmi les épisodes les plus singuliers de l’histoire motocycliste française.
Pensée par l’ingénieur Georges Roy, venu du monde de l’automobile, elle a été dévoilée au Salon de Paris en 1929 et a immédiatement frappé les esprits par son parti pris stylistique et mécanique. Plus qu’une esthétique Art Deco sur deux roues, la Majestic proposait une réécriture radicale du châssis et du train avant, au point de se présenter comme une moto sans fourche au sens traditionnel du terme.
Georges Roy, de l’automobile à la tentative d’une autre moto
Issu du monde de la construction automobile, Georges Roy s’était engagé dès le début des années 1920 dans une réflexion sur une alternative au cadre tubulaire classique des motos. Sa première réalisation, baptisée New Motorcycle et achevée en 1923, n’a pas rencontré le succès commercial. Ce revers n’a pas freiné la recherche: Roy a poursuivi ses expériences jusqu’à la Majestic, machine qui condense son expérimentation autour d’un châssis en tôle emboutie et d’un concept de direction hors norme.
Un châssis en tôle emboutie, comme une voiture
La Majestic rompt avec la tradition du cadre en tubes: à la place, elle adopte une carrosserie et un châssis en tôle emboutie, conçus à la manière d’une caisse automobile. Cette structure enveloppante accueille le moteur, la transmission et les liaisons de direction, et impose une silhouette plus proche d’une voiture miniature que d’une moto classique de l’époque. L’ensemble tient moins du deux-roues habillé que d’une caisse automobile réduite à deux roues.
Ce record de vitesse à moto résiste depuis plus de dix ans, un homme retente sa chance
Direction à moyeu et train avant sans fourche
Le deuxième choix technique, tout aussi radical, est la direction à moyeu. Le train avant ne repose pas sur une paire de fourreaux et un guidon agissant sur une fourche télescopique ou à parallélogramme. Au lieu de cela, la roue avant est guidée par un moyeu indépendant, commandé par un système de biellettes et de tringles. Cette architecture supprime la « fourche » telle que connue par les constructeurs et déplace les efforts de la direction vers des liaisons mécaniques internes à la carrosserie. Si ce principe peut rappeler des solutions déjà expérimentées sur d’autres véhicules, il est resté très rare sur des motos de série.
Un train avant à pivot coulissant inspiré des trois-roues
Pour la suspension avant, la Majestic utilise un dispositif de pivot coulissant, qui évoque certaines architectures de petits trois-roues de l’époque. Ce système, combiné à la direction à moyeu, confère au train avant un fonctionnement original, différent de la fourche télescopique qui deviendra standard par la suite. Cette association de solutions techniques contribue à l’allure d’anomalie patrimoniale de la Majestic: elle apparaît comme une moto construite selon des principes empruntés à l’automobile et à des engins trois-roues, plutôt que selon les canons motocyclistes.
Pas de suspension arrière, une rigidité assumée
Autre rupture notable, la Majestic ne propose aucune suspension arrière. Le châssis se prolonge en une structure rigide en tôle emboutie qui reçoit le moyeu arrière sans recours à des éléments suspendus. Ce parti-pris accentue la notion de carrosserie monocoque et illustre la volonté d’appliquer des méthodes constructives dérivées de l’automobile au monde de la moto, au prix d’un compromis sur le plan du confort tel qu’il est conçu aujourd’hui.
Moteurs hétérogènes, d’un monocylindre Chaise aux quatre cylindres Cleveland
La Majestic n’a pas été produite autour d’une motorisation unique. La majorité des machines de série étaient équipées de monocylindres Chaise, en 350 cm3 ou 500 cm3, mais la diversité est grande d’un exemplaire à l’autre. Parmi les survivantes et les mentions d’époque figurent des bicylindres en V JAP de 750 cm3, montés en travers et avec les culasses dépassant de la carrosserie, des quatre-cylindres provenant de Cleveland, un quatre-cylindres Chaise, ainsi qu’au moins un bicylindre à plat Gnome et Rhone. Cette palette de moteurs témoigne d’une production où l’architecture du châssis prévalait sur l’homogénéité mécanique.
Le prototype spectaculaire et les options non retenues
Le prototype personnel de Georges Roy, présenté en 1929, était particulièrement spectaculaire: il recevait un quatre-cylindres en ligne longitudinal de 1 000 cm3, provenant d’une Cleveland 4-61 datée de 1927 ou 1928, refroidi par air. Cette configuration, riche en allure et en complexité, n’a pas été retenue pour la série, qui a penché vers des solutions mécaniques plus variées et plus faciles à approvisionner.
Production limitée, transfert des droits et disparition
Les sources s’accordent sur un ordre de grandeur concernant la production: environ cent Majestic auraient été fabriquées sur une période d’environ cinq ans. Vers 1930, les droits sont cédés à la maison Delachanal, qui produit sous la marque Dollar. Dollar elle-même est reprise autour de 1931 par un groupe propriétaire de Chaise, et la production de la Majestic cesse en 1933 avec la disparition de la marque Dollar. Aujourd’hui il serait question d’une dizaine d’exemplaires survivants, ce qui renforce le statut de curiosité patrimoniale de la machine.
Pour prouver qu’elle tenait, ils ont envoyé leur moto traverser l’Afrique avant même de la vendre
Héritage: une anomalie patrimoniale de l’entre-deux-guerres
La Majestic ne s’inscrit pas dans la lignée des progrès qui ont normalisé la moto moderne. Son aspiration à mêler automobile et motocyclette, par la tôle emboutie, la direction à moyeu et l’absence de suspension arrière, en fait une expérimentation frontale. Sa production limitée et la diversité mécanique de ses exemplaires rendent son étude complexe mais précieuse pour les historiens et les collectionneurs du patrimoine mécanique. La Majestic reste une anomalie, un témoin des années où la créativité technique n’hésitait pas à remettre à plat les conventions, même si ces solutions n’ont pas trouvé d’application durable à grande échelle.
Sources
Image à la une : une Majestic de 1929, conservée au musée des sports mécaniques de Hockenheim. Photo : Alf van Beem, CC0, via Wikimedia Commons (recadrée).
