Les deux vainqueurs de la première course de l’île de Man ont fini dans la même entreprise
Le mardi 28 mai 1907, l’île de Man organise la première course de motos de son histoire.
Le vainqueur de la catégorie monocylindre s’appelle Charlie Collier. Il roule sur une machine assemblée par l’entreprise de son père, un atelier de la banlieue sud-est de Londres qui, huit ans plus tôt, ne fabriquait que des bicyclettes.
De la bicyclette au moteur, en deux ans
Henry Herbert Collier fonde Matchless en 1899 à Plumstead, dans le sud-est de Londres. L’activité d’origine est la bicyclette, métier alors banal dans une Angleterre qui compte des centaines d’ateliers de ce type.
La bascule vers la moto intervient vite. La production de motocyclettes démarre en 1901, avec les deux fils du fondateur, Charlie et Harry, aux commandes de la partie technique et de la compétition. En 1905, la maison propose une machine complète, motorisée par un bloc acheté à un fournisseur londonien.
La course qui a tout déclenché
Le premier Tourist Trophy se dispute sur le St John’s Short Course, un tracé bien plus court que le circuit de montagne d’aujourd’hui. L’épreuve compte deux catégories distinctes, une pour les monocylindres, une pour les bicylindres.
Le règlement de cette première édition n’a rien à voir avec la course moderne. Les machines doivent être des motos de tourisme homologuées pour la route, avec silencieux, selle, pédales et garde-boue. Vingt-cinq engagés s’élancent par paires, en contre-la-montre, pour dix tours d’un parcours de 25,49 kilomètres, soit 226 kilomètres au total. Un arrêt de ravitaillement obligatoire de dix minutes est imposé à tous.
Le mot tourisme dans Tourist Trophy n’est donc pas décoratif : l’épreuve est conçue pour départager des machines de série que n’importe quel client pouvait acheter, pas des prototypes.
Charlie Collier remporte la catégorie monocylindre en 4 heures 8 minutes et 8 secondes, à une moyenne de 38,21 miles par heure, soit environ 61,5 km/h. Sa machine associe un cadre Matchless à un moteur fourni par un motoriste londonien. Le détail qui amuse encore les historiens tient dans la comparaison des deux classes : le vainqueur des bicylindres, Rem Fowler, sur une Norton à moteur Peugeot, ne dépasse pas 36,22 miles par heure. Le petit moteur a donc battu le gros.
La famille ne s’arrête pas là. Harry gagne à son tour en 1909, puis Charlie remet cela en 1910. Trois victoires en quatre éditions, pour un constructeur que personne n’attendait.
Des machines qui ne ressemblaient à rien d’autre
L’entre-deux-guerres voit la marque prendre des risques techniques. En 1929 apparaît la Silver Arrow, un V-twin à soupapes latérales de 394 cm3, pensé pour le silence et la souplesse plutôt que pour la performance.
L’année suivante arrive la Silver Hawk, et le pas est autrement plus grand : un V4 à arbre à cames en tête de 593 cm3, une architecture que presque personne ne produisait alors en série. La machine reste rare. Sur les 500 exemplaires environ sortis d’usine, une soixantaine subsiste aujourd’hui.
Quand le petit atelier rachète les grands noms
En 1931, Matchless rachète AJS aux frères Stevens, un constructeur plus prestigieux qu’elle en compétition. À la fin des années 1930, elle met la main sur Sunbeam, revendue à BSA en 1943.
En 1938 naît Associated Motor Cycles, la maison mère qui chapeaute l’ensemble. Norton rejoindra plus tard ce groupe, ce qui place sous un même toit la marque qui avait gagné la catégorie bicylindre en 1907 et celle qui avait gagné la catégorie monocylindre le même jour.
Le groupe n’a jamais été le plus gros producteur britannique en volume, mais il a fini par réunir plusieurs des noms qui avaient écrit les premières pages du sport moto anglais.
Kawasaki construisait des motos anglaises bien avant de construire les siennes
Quatre-vingt mille motos pour l’armée
La Seconde Guerre mondiale change l’échelle de l’usine. Matchless livre environ 80 000 exemplaires de ses G3 et G3L aux forces armées britanniques, ce qui en fait l’un des principaux fournisseurs de deux-roues du conflit.
La G3L apporte au passage une nouveauté qui survivra à la guerre : la fourche télescopique, à la place des systèmes à parallélogramme alors courants. Des dizaines de milliers de soldats découvrent ainsi un amortissement avant moderne, sur une machine de série.
La dernière moto de course, puis le rideau
En 1959, la marque sort la G50, un monocylindre de course de 500 cm3 qui restera l’une des dernières grandes machines britanniques à quatre temps engagées face aux constructeurs continentaux.
La suite est connue. Les années 1960 voient la production anglaise perdre pied face à la concurrence internationale, avec des gammes vieillissantes et des investissements insuffisants. En 1966, le groupe fait faillite et la fabrication de motos s’arrête.
Soixante-sept ans séparent l’atelier de bicyclettes de Plumstead de cette fermeture. Entre les deux, une victoire sur la première course de l’île de Man, un V4 en 1930, 80 000 motos militaires, et le rachat de marques qui, en 1907, roulaient devant.
Sources :
- Motorpasión Moto
- Résultats du Tourist Trophy 1907
- Histoire de Matchless
