Le carrossier de Ferrari a raté sa seule moto, un V8 construit à quatre exemplaires
Huit cylindres en V, 847 cm3, 120 ch, et quatre machines construites en tout.
La Morbidelli 850 V8 devait devenir la superbike italienne ultime, elle a fini objet de musée. Ce n’est pas sa mécanique qui l’a tuée, c’est son habillage. Une précision s’impose avant d’aller plus loin : la marque Morbidelli qui vend aujourd’hui des trails et des customs est une autre entreprise, qui a simplement repris le nom, et Franco Morbidelli, le pilote de MotoGP, n’a rien à voir avec cette histoire.
Un industriel-passionné derrière le projet
Le projet trouve sa source dans la passion et l’industriel Giancarlo Morbidelli, homme d’affaires de Pesaro dont l’entreprise fabriquait des machines pour le travail du bois. Ancien constructeur et engagé en compétition, il a conçu et fait courir ses propres motos de Grand Prix avec un succès réel, jusqu’à décrocher un titre mondial en 125 cm3 face à des équipes d’usine. Son ambition suivante fut plus folle : construire une superbike de route animée par un moteur V8, mêlant prestige mécanique et audace technique.
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Un moteur d’exception, conception Cosworth
La mécanique tient toutes ses promesses techniques. Le cœur de la machine est un moteur V8 à 90 degrés, quatre temps, refroidi par liquide, de 847 cm3. Conçu dans l’esprit des architectures Cosworth, il présente un alésage de 55 mm pour une course de 44,6 mm, 32 soupapes commandées par double arbre à cames en tête entraîné par courroies crantées. L’ensemble dispose d’injection et d’allumage électroniques, d’un démarreur électrique, d’une boîte à cinq rapports et d’une transmission finale par arbre. Le freinage est assuré par des disques Brembo à l’avant et à l’arrière.
Sur le plan des performances, la fiche technique annonce 120 ch à 11 000 tr/min et un couple de 8,2 mkg à 9 500 tr/min, soit environ 80 Nm. La vitesse maximale est évaluée autour de 240 km/h. Le poids, lui, ne fait pas consensus : les relevés disponibles vont de 200 kg à près de 250 kg. Malgré ces valeurs flatteuses, la machine peine à franchir l’obstacle commercial et culturel qui la sépare d’une mise en production industrielle.
Le dessin Pininfarina : de la commande au naufrage
Le premier acte esthétique fut confié à Pininfarina, carrossier automobile prestigieux souvent associé aux plus grandes carrosseries italiennes. La première Morbidelli V8, présentée au salon de Milan en 1994, offrait un habillage en deux tons noir et blanc, deux phares ronds et globuleux et une silhouette qui rompt avec l’esthétique acérée des superbikes contemporaines. L’accueil fut très mauvais : le dessin ne fit pas l’unanimité et fut jugé déroutant par une partie du public et des observateurs.
Ce refus des lignes originelles ne concernait pas la mécanique, qui recueillait des louanges pour son originalité et sa qualité de conception, mais il affecta directement la perception commerciale du projet. La fracture était nette : la mécanique séduisait, l’apparence rebutait.
Bimota tente un rattrapage
Face à cet accueil, une seconde version fut dessinée par Bimota et présentée au salon de Bologne à l’automne 1996. Les formes se firent plus rondes, la silhouette tenta d’adoucir l’impact visuel du prototype initial. Cette mouture fut mieux reçue, sans toutefois convaincre pleinement un public habitué aux lignes acérées et agressives des sportives italiennes. Le rattrapage esthétique par Bimota améliora la perception, mais n’effaça pas la trace laissée par le premier choc visuel.
De la série promise à l’abandon
La perspective d’une production est réelle : la fabrication devait démarrer en 1998, trois machines étaient en cours d’assemblage et le carnet de commandes était garni. Pourtant, la donne change brusquement lorsque Giancarlo Morbidelli prend sa retraite et vend son entreprise. Les nouveaux propriétaires abandonnent le projet et aucun partenaire industriel ne parvient à relancer la fabrication. Au total, quatre machines ont existé, dont un prototype. La production et le développement s’étalent, au sens large, de 1994 à 1998, avant que l’aventure ne soit stoppée.
La valeur d’époque et la reconnaissance muséale
Sur le plan financier, la Morbidelli 850 V8 fut, à une époque, un objet de luxe extrême : le prix d’époque annoncé est de 102 000 dollars en 1998, avec plus de 300 000 francs évoqués en France au même moment. Cette cote d’époque lui permet d’entrer dans le Guinness Book 2001, qui la désigne comme la moto la plus chère du monde à cette date.
La machine ne disparaît pas pour autant : elle trouve une place dans la reconnaissance patrimoniale. La Morbidelli 850 V8 a figuré dans l’exposition The Art of the Motorcycle, présentée aux musées Guggenheim de New York, de Bilbao et de Las Vegas. Deux exemplaires sont visibles aujourd’hui, l’un au Barber Vintage Motorsports Museum de Birmingham, Alabama, l’autre au musée Morbidelli de Pesaro, témoignant que la machine, malgré son destin commercial contrarié, a gagné une forme d’immortalité culturelle.
Un dernier espoir resté sur le papier
Le projet connaîtra un dernier sursaut en 2003 : l’idée de s’appuyer sur cette architecture pour imaginer une nouvelle moto dotée d’un V12 fut étudiée. Les travaux de réflexion ne donnèrent toutefois pas suite et le développement resta sur le papier. Ainsi, la Morbidelli V8 demeure aussi bien une prouesse mécanique inaboutie qu’un terrain d’expérimentations avortées.
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Quand le style a tué la machine
Le verdict muséal résume l’échec : l’absence d’un intérêt commercial suffisant, centrée principalement sur la controverse stylistique, a scellé le sort de la machine. La mécanique, ambitieuse et techniquement convaincante, n’a pas suffi à compenser l’impact d’un premier dessin jugé raté. Au croisement de l’industrie artisanale, de l’ego créatif et des exigences du marché, la Morbidelli 850 V8 reste un cas d’école patrimonial : une superbe mécanique condamnée par un vêtement que le public et les décideurs n’ont pas su accepter.
Sources :
- Wikipedia (it), Morbidelli 850 V8
- Wikipedia (fr), Morbidelli V8
- Moto Collection, fonds François-Marie Dumas
- Wikipedia (en), Morbidelli
