4 mots ont suffi à effacer la troisième marque moto américaine
La scène est devenue un symbole du patrimoine industriel américain: en 1931, Ignaz Schwinn réunit ses chefs de service chez Excelsior, à Chicago, et prononce, en anglais, la phrase restée célèbre, « Gentlemen, today we stop. »
Traduite en français, cette annonce devient: « Messieurs, aujourd’hui nous arrêtons. » Il n’y avait aucun signe avant-coureur apparent, et pourtant la décision fut immédiate et sans appel.
Un arrêt paradoxal alors que les commandes abondent
Le paradoxe est au coeur de cette histoire: Excelsior n’était pas en faillite. Le carnet de commandes était plein, avec des acheteurs institutionnels, notamment des forces de police, et des demandes émanant de concessionnaires. Malgré cela, Ignaz Schwinn choisit d’interrompre toutes les activités motocyclistes. Sa logique était simple, froide et stratégique, il estimait que la Dépression pouvait durer huit années supplémentaires, et il préféra se replier sur le métier d’origine de son groupe, la fabrication de bicyclettes. La suite donna partiellement raison à son calcul sur la durée de la crise économique.
L’homme qui a conçu le premier V-twin n’a jamais signé le brevet
Un fabricant de bicyclettes devenu maître de la troisième marque du pays
Ignaz Schwinn dirigeait le fabricant de bicyclettes Arnold, Schwinn and Company lorsqu’il racheta Excelsior en 1912. Sous sa direction, Excelsior grimpa jusqu’à la troisième place du marché américain, derrière Indian et Harley-Davidson. Trois noms, trois usines, et un trio que tout le monde dans le pays connaissait. En 1917, la marque Henderson, célèbre pour ses moteurs quatre-cylindres en ligne, devint une division d’Excelsior, renforçant une offre technique qui faisait parler d’elle bien au-delà des cercles de passionnés.
Des motos de records et des modèles emblématiques
Parmi les faits d’armes de la firme figure une performance de 1912: une Excelsior boucle un mile sur un anneau en bois à Los Angeles en 36 secondes, soit une moyenne de 100 miles par heure, environ 161 km/h. La machine est créditée d’un des tout premiers 100 miles par heure officiels, une paternité que plusieurs constructeurs se disputent encore. Côté production, la Big Valve X, apparue en 1915, était un V-twin de 61 pouces cubes, soit environ 1 000 cm3, associé à une boîte trois rapports. En 1925 arriva la Super X, moteur 45 pouces cubes, environ 750 cm3, qui se fit un nom; elle fut redessinée en 1929 et restera la dernière évolution majeure de la gamme.
La police en achetait parce que rien ne les rattrapait
Les machines Excelsior avaient trouvé leur place tant dans les courses que dans l’usage institutionnel. Elles équipèrent des services de police américains, choisis pour leur vitesse et leur fiabilité, et elles servirent lors de l’expédition américaine de Pershing au Mexique en 1916, précisément parce qu’elles étaient difficiles à rattraper. Ce double registre d’usage, sportif et utilitaire, contribua à forger la réputation de la marque.
Le choc du krach et la fin programmée en septembre 1931
Le détonateur des difficultés fut le krach d’octobre 1929 et l’effondrement subséquent du marché motocycliste. Les ventes plongèrent, et le secteur se trouva contraint de se réorganiser. Dans ce contexte, Ignaz Schwinn prit la décision radicale d’arrêter l’activité moto, et toutes les opérations motocyclistes d’Excelsior cessèrent en septembre 1931. Le mois exact de la réunion reste incertain selon les archives, mais l’arrêt complet, lui, est daté de septembre 1931.
Harley et Indian ont cherché de l’argent, lui en avait déjà
La comparaison avec les deux géants du secteur rend la décision encore plus frappante. Indian et Harley-Davidson traversèrent la même période de tourmente mais trouvèrent des capitaux frais pour survivre et se restructurer. Excelsior, elle, avait les moyens de tenir. Schwinn a quand même arrêté, exactement l’inverse du scénario attendu, celui où l’on renfloue une activité qui marche. Cet acte volontaire marque l’histoire comme une anomalie: un propriétaire qui ferme une branche prospère pour préserver ce qu’il juge essentiel.
Une renaissance manquée et la trace laissée dans le vélo
La partie motocycliste d’Excelsior ne survécut pas à l’arrêt de 1931. Des tentatives de renaissance furent menées ultérieurement, mais elles échouèrent et la marque moto ne retrouva pas sa place industrielle. Le nom Schwinn, en revanche, continua à prospérer dans le monde du vélo, et devint l’un des plus connus du marché américain. Ainsi, le groupe conserva un héritage commercial durable, mais la parenthèse motocycliste resta refermée.
Cette moto allemande se démarrait à la manivelle, comme une voiture
Pourquoi cette fermeture reste une anomalie du patrimoine industriel
La décision d’Ignaz Schwinn interroge encore: fermer une division rentable, avec des commandes en attente, pour se concentrer sur le cœur de métier, semble aller à contre-courant de la logique commerciale. Ce choix, expliqué par la peur d’une crise longue de huit ans, illustre un pragmatisme austère et une prudence qui firent passer la marque moto dans la catégorie des curiosités patrimoniales. Aujourd’hui, cette étape de l’histoire industrielle apparaît comme une fracture, un moment où l’on choisit la durée sur la diversification, et où le geste d’un dirigeant reconfigure durablement une filiation technique et culturelle.
Quatre mots auront donc suffi à retirer du marché la troisième marque du pays, un jour de 1931, dans un bureau de Chicago, devant des hommes qui n’avaient rien vu venir. La plupart des marques disparaissent parce qu’elles n’ont plus le choix. Celle-là s’est arrêtée parce que son propriétaire, lui, l’avait encore.
Sources :
