Cette culasse équipait des chars Sherman, elle propulse aujourd’hui une moto artisanale
Dans un petit atelier au fond d’un jardin, un artisan spécialisé en fabrication générale et réparation de machines agricoles a fait naître une anomalie mécanique qui défie les catégories.
Al Hackel est parti d’une idée simple, puis a bifurqué après une trouvaille en ligne: « J’ai trouvé cette culasse sur eBay, je l’ai trouvée plutôt belle, alors j’ai décidé de construire un moteur autour ». Le point de départ n’est pas une moto rare, ni un bloc entrant dans les catalogues: il s’agit d’une culasse provenant d’un moteur d’avion en étoile Wright R-975.
Neuf cylindres, seize litres, et un char Sherman au bout de la piste
Le Wright R-975 Whirlwind est une famille de moteurs en étoile à neuf cylindres dont la cylindrée est de 975 pouces cubes, soit environ 16 litres. Conçus à partir de la fin des années 1920 et produits jusque dans les années 1950, ces moteurs équipèrent aussi bien des appareils civils que militaires, des Ford Trimotor et Beechcraft Staggerwing aux blindés comme le char M4 Sherman et le chasseur de chars M18 Hellcat. Selon les versions, le R-975 développa entre 300 et 550 ch, la version la plus puissante ayant même été utilisée sur un hélicoptère.
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Tout ce qui se trouve sous le cylindre a dû être refait
Un moteur en étoile n’a rien d’un monocylindre. Pour parvenir à sa conversion, tout ce qui se trouve sous le cylindre a été conçu de zéro. Hackel a fabriqué un carter sur mesure, une bielle et un vilebrequin en cinq pièces. L’arbre à cames spécifique a été taillé par son ami Justin Leineweber, afin d’adapter la distribution au nouveau fonctionnement singulier du cylindre isolé. Ces interventions relèvent d’un acte d’ingénierie artisanal, mêlant usinage, ajustement et inventivité pour que la culasse d’avion trouve une seconde vie.
Le résultat mécanique est un monocylindre d’environ 1 700 cm3. La puissance de cette machine n’a jamais été communiquée. Les 300 à 550 ch du Wright R-975 concernent le moteur d’avion complet, avec ses neuf cylindres, et n’ont rien à voir avec ce qui sort d’un seul.

Une boîte de 1947, trois chaînes et un kick pour seul démarreur
La transmission s’appuie sur une boîte Harley d’origine, datant de 1947, à quatre rapports, passée à la main. Trois chaînes assurent la transmission: une chaîne duplex en primaire relie le vilebrequin à la boîte, une deuxième envoie le mouvement vers la roue arrière, et une troisième, rigidifiée, remplit la fonction de tringlerie d’embrayage vers la commande au pied. Les rapports sont engagés manuellement, et le démarrage se fait uniquement au kick. Ce choix renforce l’image d’une machine où la contrainte mécanique se conjugue avec une forme de théâtralité de pilotage.
La fourche reprend la logique des parallélogrammes, inspirée de la Girdraulic de Vincent, une solution trapézoïdale à amortisseur hydraulique et ressort qui modernisa la tenue de route des machines dans les années 1940. L’ensemble est conçu pour rester fonctionnel sur la route tout en soulignant l’esthétique hors norme du projet.

Du verre soufflé à la main et un tambour de Toyota
La dimension artisanale se lit jusque dans les détails du style. Jesse Briggs, de l’atelier Maritimer Glassworks au Canada, a soufflé le verre du phare, du feu arrière, des cornets d’admission et du pommeau de levier de vitesses, conférant une finition soufflée, cadrée par la rusticité du reste. Le tambour de frein provient d’un Toyota Matrix, une compacte utilisée au Canada, qui a aussi servi de base pour la roue arrière à rayons. Le réservoir, façonné sur mesure, présente des découpes asymétriques destinées à loger d’un côté le levier de vitesses à la main et de l’autre la culasse, rappel constant de l’origine aéronautique du cœur mécanique.

Ce que ça fait de la conduire, selon celui qui l’a faite
La machine ne cherche pas à masquer son étrangeté mécanique: elle impose un rituel de mise en route au kick et une transmission par chaînes apparentes. Sur le plan sensoriel, la réaction de son créateur est sans ambages, oscillant entre adrénaline et effroi contrôlé: « À parts égales de terreur absolue et d’euphorie incroyable. Elle vous desserre les boulons, mais elle tient droit sur la route ». Hackel a donné à son engin un nom qui renforce la dimension sonore et presque organique du projet, le baptisant « Du tonnerre à dix hertz ».
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Une machine de 2024, pas une nouveauté
La machine n’est pas une nouveauté sortie d’un marketing récent. Elle a été montrée en 2024 au Handbuilt Show et au One Moto Show, où elle s’est inscrite dans la lignée des pièces uniques célébrées par ces rendez-vous. Plus qu’une simple curiosité, ce monocylindre est un cas d’école sur la façon dont la culture de la récupération et de l’artisanat peut réinterpréter du patrimoine industriel. La culasse, fragment d’histoire aéronautique, devient point de départ d’une œuvre mécanique capable d’interpeller les amateurs et les historiens du design motorisé.
Il y a une filiation à cette histoire, et elle est encourageante. Un Néo-Zélandais avait déjà construit dans son jardin une machine capable de battre des équipes d’usine. Ici, personne ne prétend battre qui que ce soit. Un homme a simplement acheté une pièce parce qu’il la trouvait belle, puis a passé des mois à lui inventer un moteur autour. C’est probablement la définition la plus honnête du mot passion.
Sources :
- New Atlas, le chopper monocylindre de 1 700 cm3 d’Al Hackel
- BikeBound, détails de construction du Hackel-Wright
- Wikipedia, le moteur en étoile Wright R-975 Whirlwind
